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Mercredi 21 novembre 2007
Ci dessous, un texte consacré au travail de Lech Kowalski initialement publié dans le n°75 de la revue Bref (novembre 2006) désormais épuisé, en guise d'introduction à un entretien avec le cinéaste. Lech Kowalski fera l'objet d'une rétrospective au Forum des images (Paris) dans le cadre des Rencontres internationales de Paris. Plus d'infos sur son blog.

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En 1978, Lech Kowalski, alors cameraman pour des films porno, demande à une actrice de passer un moment en compagnie de Walter, un personnage singulier et amateur de la chair. Cette petite mise en scène, sous le titre Walter et Cutie, marque le coup d’envoi d’une expérimentation du monde par le truchement de la caméra, à ce jour ininterrompue. Rapporter ce film court au Diary of a married man (voir Bref 69), qui n'est pas le premier de son auteur, permet de prendre la mesure de la cohérence d’une pratique vidéaste qui tient autant de la recherche formelle que de la “tenue” existentielle. S’il est en effet une proposition, ou un a priori théorique, qui semble se dégager avec netteté de la filmographie de Lech Kowalski, elle ne peut être que la suivante : filmer, c’est exister. Nous ne pouvons filmer le monde si nous oublions nous-mêmes d’y interroger notre présence, ce qui peut demander parfois de longs détours. Lech Kowalski suivra Peter Scarlet à Kaboul pour voir le cinéma s’y jouer (Charlie Chaplin in Kabul, version courte de Full House in Malalaï) et y montrer ce qu’il peut avoir d’essentiel, sur une terre défigurée par la guerre.
Le cinéma (documentaire, mais pas seulement) doit permettre d’approcher le secret de l’existence, non sans crainte et tremblement, comme l’eut écrit Sören Kierkegaard, ce qui impose moins de scruter avec une objective précision les personnes filmées, que d’entendre ce en regard de quoi elles prennent corps. Cela demande évidemment d’exister soi-même devant elles, avec elles, ne serait-ce que le temps d’un film.

cinéma de l‘écoute
Malgré les apparences induites par leurs sujets (pour faire vite : sex, drug, and rock’n’roll), il se pourrait que les films de Lech Kowalski procèdent tous d’un cinéma de l’écoute. East of Paradise ne dit finalement que cela, et avant cet opus, Gringo, où Lech Kowalski accompagne l’errance d’un junkie, ou encore Rock Soup, film exceptionnel sur des sans-abri et leur lutte pour garder presque rien de place au soleil.
1978, c’est aussi la période où le versant anglais de l’énergie punk gagne l’Amérique, sous le patronage des Sex Pistols, ce groupe au génie prophétique dont notre actualité se plaît à exhiber partout des caricatures – ce qui est assurément le meilleur moyen de le rendre inoffensif ou de le plonger dans l’oubli. Lech Kowalski, cinéaste du désenchantement du monde, ne pouvait pas ne pas se saisir de cette occasion pour donner à entendre la voix de la protestation que ce mouvement veut incarner. D.O.A., alterne scènes de concerts, interviews avec un digne représentant de la morale anglaise et des musiciens qui souhaitent la bousculer de leurs guitares saturées, prises de paroles de jeunes gens bigarrés assistant aux concerts, tous conscients d’être les témoins improbables et fragiles d’un événement historique pour le monde du punk-rock. L’assemblage de ces éléments hétéroclites produit un résultat proprement incroyable, dont la portée documentaire et historique est inséparable de la dimension formelle et plastique. Cela en fait à jamais un film pour notre temps…

caméra gun
Peu après l’effondrement de la conscience américaine, occasionnée par le 11 septembre, Lech Kowalski continue de prendre à rebours le sens commun, et s’intéresse, dans Camera Gun, à l’itinéraire d’un jeune américain devenu un ennemi intérieur de la nation. Le jeune homme s’exprime face caméra. Il raconte comment, au cours d’un séjour en prison, il se convertit à l’Islam et intègre à sa sortie un groupe armé qui combat contre la présence américaine en Afghanistan. Pendant une embuscade, le jeune homme tombe sur une mine et perd une jambe, ce que nous découvrons in fine. L’ancien guerrier, de retour dans son pays natal, s’installe avec son amie dans un petit pavillon. C’est également dans le contexte de cette relation conjugale qu’il est filmé. Une longue séquence de dispute en voiture fait se lever bien des questions insolubles. La jeune fille, d’origine mexicaine, haïssait, comme son conjoint, la politique américaine, pour la ségrégation notamment qu’elle peut mettre en œuvre. Elle avoue se sentir américaine, depuis le 11 septembre, unie à ses concitoyens américains par un lien invisible et sacré. Lui ne peut pas l’entendre, qui déclare être une inconséquence totale ce retournement de l’opinion : l’Amérique n’est pas moins raciste depuis ce jour, et les groupes ou communautés qui ont lutté contre la politique américaine doivent se réjouir de l’événement. Lech Kowalski laisse les choses se dire avec un sens de la progression saisissant, par un découpage en trois temps qui anticipe la construction narrative de Diary of a married man.

la trilogie polonaise
Depuis 2000, un mouvement porte le cinéaste vers la Pologne, où il filme les déboires d’une bande de jeunes punks qui décident de monter une petite fabrique de chaussures, pour pallier l’impossibilité de trouver, en région polonaise, les mythiques Dr Martens. Pour The Boot Factory, Lech Kowalski passe une période suffisamment longue en compagnie de cette troupe laborieuse – marquée par des cures de désintoxication et des rechutes, une naissance aussi – pour pouvoir prendre acte de la fragilité de ces vies attirantes menées dans les marges de la société. De même il rencontrera, deux ans plus tard (On Hitler’s Highway), sur une autoroute qui a Auchwitz pour point final, les laissés pour compte de la modernité, errant sur une route définitivement attachée à l’odieux projet de mort qui l’a vu naître. Se mettre, dans ce no man’s land, en quête de nombreux signes de vie, voilà qui demande tout le sérieux d’une existence, dont East of Paradise n’a sans doute pas dit tout le secret. Dans cet ultime film, Lech Kowalski met en regard l’itinéraire de sa mère, déportée après la guerre, et le sien. Racontant son histoire devant la caméra, la vieille dame donne à voir des images étonnamment concrètes. En réponse à cette évocation, assemblant les images qu’il a pu faire au fil des années, le cinéaste raconte son histoire. Puissance de la parole et puissance de l’image ainsi mêlées donnent à entendre toute la nécessité du cinématographe.
Par Rodolphe Olcèse
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Mercredi 21 novembre 2007
Si, de l’œuvre cinématographique de Jean Cocteau, nous ne gardons que les films par lui réalisés, et que, parmi ces films, nous attirons l’attention sur ceux qui durent moins d’une heure, sans s’attarder à celui que par après il a renié, il ne reste, du cinéma de Cocteau que Le sang d’un poète. Mais s’agit-il d’un reste ? Oui, si cette approche est une entreprise, violente, de réduction. Il s’agit en l’occurrence d’un gain considérable si l’on veut bien y voir une façon d’approcher l’œuvre dans tous ses aspects divers. Le sang d’un poète donne à voir l’œuvre de Cocteau, c’est-à-dire tout aussi bien ses manières que ses thèmes propres. Dans ce film, poésie, dessin théâtre et cinéma s’enlacent et se conjuguent, et donnent un accès inédit aux questions qui avec récurrence traversent tous les écrits de notre auteur. Ici, le cinéma a sur l’œuvre l’effet qu’il a sur tout être en général. « Le sang d’un poète ne contient aucun symbole. Les gens symbolisent après. L’œuvre se compose de faits qui s’enchaîne selon la logique du monde, ni meilleur, ni pire, mais autre, où vivent les poètes » (Le mystère laïc). Le sang d’un poète, en un sens, est quelque chose comme le réalisme appliqué au rêve, le lieu donc où le cinéma atteint conjointement, c’est-à-dire dans un même acte, les multiples possibles qui sont les siens : il permet de retenir l’objet, c’est-à-dire, ici, le poète, et de le faire sensiblement différer de lui-même (1), et nous donne d’y accéder sur le mode de ce qui pourrait s’appeler un réalisme hypnotique appliqué au merveilleux (2), grâce à quoi se peut fréquenter le film sans rien en perdre, comme c’est parfois le cas. « Le danger pour un film est qu’il entre dans les habitudes de le voir sans lui accorder l’attention qu’on accorderait à une pièce de théâtre ou à un livre » (Le testament d’Orphée). L’œuvre se rassemble en un film unique, qui nous permet de voir subitement ses linéaments les plus divers, ce qui a pour effet en retour de réveiller l’auditeur en le plongeant dans un demi sommeil, et de protéger le film de sa progressive disparition de notre champs visuel, ce qui arriverait si nous le fréquentions, l’habitions, comme nous habitons les êtres et les choses qui nous entourent : « Nous caressons le chien, nous arrêtons le fiacre, nous habitons la maison. Nous ne les voyons plus. Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement » (Le secret professionnel). Le film, retenant l’œuvre à l’écran, la donne à voir, et en même temps s’expose à être lui-même dévoilé par la même poésie qui, après avoir redécouvert le monde dans nos habitudes disparu, à fait l’œuvre. En retenant la poésie, le film se prête à son opération, accepte d’être par elle mis à nu et offert dans une radicale et non moins saisissante exposition.
Sans doute Le sang d’un poète n’exprime pas toute l’œuvre de Cocteau. Il fait miroiter cependant chacune des directions qu’elle a voulu prendre, et compose avec les grandes figures qui l’habite d’insistante façon. La poésie y est présente, si l’on veut bien écouter comme ils l’exigent les « dits entre iconiques ». Le dessin aussi s’y présente, soit qu’il soit une image, dans la mesure où le portait de la femme bientôt sans bouche n’a pas la facture des coups de crayons de Cocteau, soit qu’ils soient des lignes de son fait, ainsi que le sont les quelques étoiles qui viennent prendre place à l’écran, et qui, elles, sont bien de Cocteau. Le théâtre également est un élément du film, non pas dans cette série de séquences où le poète, passé de l’autre côté du miroir, colle son œil aux serrures des chambres pour y découvrir autant de scènes insolites, mais dans cette scène plutôt où se joue une partie de carte en l’abord d’un enfant évanoui, scène à laquelle assistent quelques spectateurs juchés sur des balcons. Le cinéma enfin, n’est pas seulement la discipline en laquelle, réalisant Le sang d’un poète, Cocteau s’exerce. Il est encore dans le film, un de ses attributs. Le plus poétique peut-être dans la mesure où il donne à voir la naissance du poète. La scène à laquelle nous pensons est celle de la bataille de neige, où parmi les enfants, s’aperçoit Dargelos, figure angélique qui traversera Cocteau jusqu’au soir de son œuvre. Cette scène, étonnamment cinématographique, en regard des séquences qui la précèdent et de celles qui la suivent, semble venir d’un autre film, Les enfants terribles, et introduire dans la présente œuvre une rupture. Ce que donne à voir cette scène, lors même qu’elle reprend ce que nous pouvons nommer un véritable événement dans l’œuvre tout entière de l’auteur, c’est le cinéma “en lui-même”, et non tel qu’il peut être vu à travers les œuvres, qui précisément ne le montre pas mais en font. En inscrivant cet épisode dans Le sang d’un poète, Cocteau a donné à voir quelque chose qui n’est plus de son fait propre, et qui sans doute dépasse sa personne. En cinématographiant le poète, il a enregistré quelque chose de plus que lui-même. En cela, il a su montrer l’idée que lui-même il se faisait du cinéma.
Réalisé en 1953, La villa Santo Sospir procède d’une même implication les unes dans les autres des diverses facettes du poète. Jean Cocteau se rend, avec une caméra 16 mm, dans la villa de la comtesse Weisweiller, pour y filmer des murs que lui-même il a tatoué lors de l’été 1950. Ce n’est pas tant un film sur la villa Santo Sospir, vaste résidence qui siège en l’abord d’Antibes, de Nice et de Cannes, qu’un film sur ladite villa en tant que, la décorant, Jean Cocteau s’y est lui-même déversé. Quoique les images soient de lui, ce film n’est pas pour autant une invention du poète, un geste artistement accompli par où il décide de librement se porter à l’écran, mais, dit-il, le résultat de ce que les machines voulurent bien inventer et montrer. C’est que, ainsi que l’indique Jean Cocteau en manière d’avertissement dans les premiers plans du film, l’outillage dont il est fait usage, notamment le contretype Kodachrome, a sa logique propre, et altère et formes et couleurs en leur donnant une nouvelle vie, tant et si bien que l’univers de la villa, une fois qu’il est filmé, donne lieu à un monde séparé et indépendant de celui auquel nous avons immédiatement accès. Filmant ses propres dessins et peintures, qui font références tous à la mythologie grecque, exceptées deux toiles qui empruntent leur sujet à la tradition biblique (l’une représente la tentation du Christ sur la montagne, l’autre représente la lutte de Jacob avec l’ange), Jean Cocteau se laisse, et avec lui les courbes et couleurs nées de ses mains (à plusieurs reprises montrées dans le film), ainsi inventer par le cinéma. Comme c’était le cas déjà avec Le sang d’un poète, La villa Santo Sospir, pour lequel Jean Cocteau dit avoir voulu faire « un film d’amateur », sans s’ « encombrer d’aucune règle », donne à voir les figures de l’artiste et de son travail dans l’espace engendré par les effets parfois imprévisibles de la machine cinéma.
Dans un livre tardif, et qui est présenté dans la préface comme un correctif apporté à l’ensemble des écrits publiés, Cocteau rappelle qu’il est d’une ancienneté comparable à celle du cinéma. « Le cinématographe a cinquante ans. C’est, hélas, mon âge. Beaucoup pour moi. Fort peu pour une Muse qui s’exprime par l’entremise de fantômes et d’un matériel encore en enfance si on le compare à l’usage de l’encre et du papier » (La difficulté d’être). Quoique tous deux aient le même âge, Cocteau et le cinéma ont chacun, en regard de leur origine, un rapport inversé. Cocteau en est loin, le cinéma en est proche encore. Et ce qu’il y a de puissant et de saisissant dans ce constat, c’est que le poète s’est épuisé, a vieilli de nourrir l’enfance de cet art. Nombreux en effet sont les films, courts et longs, qu’il n’a pas réalisé, mais auxquels il a prêté sa plume, sa voix, et son corps aussi. Né avec le cinéma, Cocteau y a vécu, s’y est diffusé lui-même, et peut être dispersé. Peut-être ne s’agissait-il, avec Le sang d’un poète, que d’affirmer cela : toutes les dimensions de son art appartiennent, de près ou de loin, au cinéma. C’est avec lui qu’il a grandi et rencontré sa poésie. Ses films, contestés parfois, méritent pour cela d’être vus. Ils nous donnent d’assister à l’événement au cours duquel l’homme s’est brisé contre l’ange, pour devenir lui-même. Dargelos a lancé la pierre, qui fait tomber l’enfant et couler le sang. De ce sang, ce n’est déjà plus un enfant qui se relève, mais le poète lui-même qui, entrevoyant l’ange, se voit tout soudain octroyé la charge lourde et légère à la fois de durablement le chanter.

Texte initialement publié dans Une encyclopédie du court métrage français.

(1) « Une maison photographiée ou cinématographiée ne se ressemble pas. Même lorsque rien ne bouge, le cinématographe enregistre encore quelque chose ».
(2) « C’est un peu le rôle de l’écran que d’exercer sur le public une sorte d’hypnotisme et de permettre à grand nombre de personne de rêver ensemble le même rêve ».
Par Rodolphe Olcèse
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Mardi 20 novembre 2007

Au jeune poète, qui vient auprès de lui chercher conseil pour acquérir quelque talent dans l’exercice de la poésie, Rilke affirme, dans la première lettre qu’il lui adresse, qu'il lui faut ne pas se tourner vers le dehors — critiques, personnes avisées ou possibles acquéreurs — pour prendre la mesure de la valeur de ses vers. Le jeune poète doit, à l’inverse, se tourner vers lui seul, vers sa seule vie spirituelle, afin de commencer par acquérir la certitude qu’écrire lui est un besoin vital, une contrainte qui, si elle cessait de s’exercer sur son âme, lui coûterait la vie, par acquérir cette certitude donc que le geste par où germent les vers est un prolongement de son « cœur », qui désigne aussi bien ce par quoi toute vie palpite que le siège de la sensibilité.
L’écriture doit naître d'un commandement du cœur, elle doit répondre à une nécessité, à une exigence intérieure qui a pour elle d’être des plus impératives. Il en va de même sans doute de toute expression artistique, elle doit être le résultat d’une même nécessité du cœur avant de pouvoir disposer de quelque talent qui lui soit propre. Bien plus, le talent requiert l’impératif de la sensibilité dans la mesure exacte où c’est ce dernier qui donne à l’œuvre encore balbutiante le style sans lequel tout talent se mue rapidement en simple savoir faire. Une telle impulsion « autoritaire » du cœur peut-elle être de l’extérieur commandée, par un quelconque mécène ou organisme réputé, et ses résultats, vers, tableaux ou films, peuvent-ils être acquis par avance, peuvent-ils seulement être souhaités par un autre que celui qui affronte l’épreuve de leur réalisation ? C’est filmiquement que Godard a pu répondre à cette question, dans sa célèbre Lettre à Freddy Buache. Détourner la commande, c’est d’abord affirmer qu’un film, il n’y a que les mains de celui qui le fait qui peuvent décider de sa forme définitive, et encore, il n’y va pas là d’une décision véritable, puisque ici, c’est la nécessité qui tranche. La Lettre à Freddy Buache est un film et pas un simple produit qui a valeur marchande parce qu’elle a été faite par obéissance à une exigence intérieure et souterraine et selon une attente qu’il a fallu non pas satisfaire mais blesser. Ces préliminaires étant posés, la question se pose alors de savoir comment il est possible de faire, dans le cinéma, œuvre, au noble sens que donne Rilke à la démarche créatrice. Ce serait se voiler la face que de ne pas reconnaître que dès les commencements de la réalisation d’un film, il faut composer avec une industrie géante et coûteuse, que réaliser un film, si le film doit avoir une existence pelliculaire, suppose, outre l’investissement personnel, qui est le réquisit de toute démarche artistique, un investissement financier considérable qui, même pour les films les plus courts, excède le plus souvent ce qu’un auteur peut lui-même raisonnablement placer dans son projet. Plus que dans n’importe quel art, la commande comme adresse impérative et la commande comme promesse d’acquisition doivent se rencontrer, se correspondre et s’accorder. Le peuvent-elles seulement ?
Si cette question fait difficulté, c’est que la pratique de la commande peut imposer au film son format, c’est-à-dire sa durée, et souvent son thème et le genre dont il faut user pour le manifester. N’y a-t-il pas là un ensemble de contraintes trop lestes pour permettre au film de développer lui-même, selon la logique qui lui est intérieure, toutes les particularités qui lui reviennent en propre ? Commander un film, n’est-ce pas le plus souvent, demandant un produit, imposant une matière, donner à un film sa forme et sa facture par avance, toute commande ayant à répondre à des charges déterminées ? Germaine Dulac nous donne de le penser, qui, avec le ton qui est le sien, exigeait des producteurs qu’avec la commande de films qui s’adressent aux publics les plus variés, et qui pour cela doivent correspondre à une certaine attente et être fait dans le maintien de visées commerciales essentiellement, lesdits producteurs accordent aux réalisateurs concernés quelques chutes de pellicule suffisantes à la réalisation d’un film qui en serait un envers et contre tout, non pas pour satisfaire un public le plus vaste possible, mais pour donner au même public une musique à voir, quand bien même il n’aurait pas les oreilles pour l'entendre. Les actuelles séries de films courts, commandés par divers ministères où institutions vénérables, pour sensibiliser le public sur tel ou tel fléau mortifère qui s’est emparé de notre monde, semblent confirmer cette idée. Assujettis à l’exigence de transmettre un message, les films connus en tant qu’ils relèvent d’une même opération intitulée « Scénarios sur... » ont le plus souvent une facture identique, laquelle doit être suffisamment plate et fade pour parler à toutes les oreilles. Il ne s’agit pas de contester la légitimité de telles initiatives, qui à leur manière sont d’utilité publique, mais de reconnaître qu’elles sont davantage liées à la communication qu’au cinéma dans son sens véritable. S’il est des exceptions dans les films réalisés par ce biais, cela ne suffit pas à faire oublier ni l’ensemble ni le détail des productions qui naissent de telles impulsions, lesquelles font tort au cinéma en général et au court métrage en particulier, ce dernier étant dès lors perçu comme le lieu de films qui savent mettre en œuvre une efficacité scénaristique plus qu’une capacité à recevoir, afin de les rendre, des images. Tel film sur les comportements à risques incite moins à creuser les envies de cinéma qu’à ne pas s’abandonner à certaines conduites, ce qui est au demeurant son ambition initiale.
La faute cependant doit-elle être imputée à l’instigateur de la commande ? La commande prive-t-elle décidément le réalisateur de la langue qui est la sienne ? A cette question simple, l’histoire du cinéma, et dans celle-ci, beaucoup de films courts, ne cessent de répondre. La pratique de la commande, faut-il souligner, s’est trouvée impliquée jusque dans l’invention de la technique du cinéma. Dans son ouvrage consacré aux films d’entreprises, Georges Pessis, qui est lui-même réalisateur de films industriels, fait apparaître d’emblée que les films qui ont fait naître le cinéma, pour avoir été mêlés au développement des sciences et bientôt requis par lui, étaient déjà des films de commande. Pour ne prendre qu’un exemple — parmi les plus significatifs, puisqu’il s’agit du film fondateur de l’art cinématographique —, la très célèbre Sortie d’usine, dont les différentes versions « mettent déjà en place un jeu de significations, volontaires ou non, et marquent ainsi les débuts du cinéma d’entreprise », permettait aux Frères Lumière de « démontrer les qualités de leur invention », mais également « d’asseoir le prestige de leurs usines »[1].
Les auteurs sont nombreux, qui depuis que se pratique la commande, qu’elle soit le fait de différents Ministères où de groupes industriels, ont trouvé dans cette ouverture l’occasion de pratiquer leur art sans rien sacrifier à la forme, et parfois ont su le porter à son acmé. Georges Pessis encore : « mais comme on ne peut fabriquer de la communication audiovisuelle comme on fabrique une voiture, il faut, chaque fois, trouver un élément attractif : ce sera l’idée, la forme trouvée par le réalisateur »[2]. Il n'est donc pas surprenant que les commandes d’Etat aient permis naguère à des auteurs parmi les plus importants de proposer des films d’une grande portée poétique, et parfois politique, comme c’est le cas de Naissance de mille villages de Franju, qui fut interdit par son commanditaire. Pour s’en convaincre, souligne François Porcille dans sa défense du court métrage français, il suffit de regarder des films comme A propos d’une rivière, où Franju encore adopte une démarche qui n’est pas étrangère à son cinéma dans son ensemble, ou Du côté de la côte, qui est pour son auteur, Agnès Varda, davantage qu’un visuel demandé par un office du Tourisme, un véritable « essai sociologique », visant à questionner le succès que connaît aujourd’hui encore la Côte d’Azur auprès des vacanciers de France et de Navarre. Et l’on n’objectera pas que cette situation de liberté de création et de forme tient au fait que le commanditaire était, concernant ces exemples, un emblème public qui dans cette mesure peut difficilement contester le résultat de sa demande. Certaines commandes émanant de Péchiney ou Saint-Gobain savent être, aujourd’hui encore, des questions posées à l’art dans sa dimension formelle. « Le chant du Styrène, Fleurs du feu, Diamètres : trois essais sur des images industrielles qui ont atteint, par une réflexion sur la richesse de la matière, les préoccupations majeures des arts plastiques contemporains »[3].
Il n’est pas nécessaire à un industriel d’avoir du goût en cinéma, et demandant un film publicitaire, il ne cherche évidemment pas à être à l’origine d’une invention de cinéma mais bien plutôt à vendre le produit dont le film doit savoir être le véhicule. Malgré cela, il y a des films dont la finalité était explicitement commerciale et qui ont su se libérer des contraintes pour être premièrement des films de cinéma. De même, lorsqu’une chaîne de télévision commande un film, l’occasion est donnée, quand l’audience n’est pas le critère auquel il doit satisfaire, l’occasion est donnée donc à un réalisateur de faire ce qu’il a à faire, à savoir un film. Il faut évoquer le très beau Comment Wang Fo fut sauvé, adaptation filmique de la nouvelle du même nom de Marguerite Yourcenar par René Laloux. Non seulement ce film est une commande, mais il est par ailleurs un film sur la pratique artistique en tant qu’elle est née de contraintes, ici des plus radicales, puisque le jeune peintre du film, enchaîné par un horrible tyran, doit sa vie à la pratique de son art qui est prise en otage par les caprices de l’empereur chinois. Né d'une commande, ce film est sur la commande, dans son sens violent et totalitaire, qui est peut-être, la question vaut d’être posée, déjà contenu dans le sens commercial du même mot. Or dans ce film, le jeune peintre voit sa pratique artistique exigée de l’empereur, mais en tant qu’elle est la sienne, en tant qu’elle relève de sa signature singulière, capable avec son talent de transformer le regard porté sur le monde. Et c’est finalement ce talent lui-même que l’empereur commande et entend s’annexer. La commande ne peut guère fixer que le sujet du film, et nullement sa manière, si bien qu’il faut reconnaître que si un film commandé n’est pas un film de cinéma, c’est que son auteur est dépourvu du talent nécessaire à la réalisation d’un tel film. La commande doit, si elle veut être une commande de films, demander l’exercice d’un talent.
S’il arrive au commanditaire de vouloir d’abord et premièrement un résultat, il lui faut souhaiter également le chemin qui y conduit, et donc savoir par avance à quelles mains il s’adresse. Ceci veut dire simplement que ce chemin, qui est la forme du film, demeure indissociable du contenu parce que seul il lui donne quelque poids, dont celui d’exister. Car, il faut le réaffirmer, toujours c’est la forme qui en art décide du fond, si bien que l’objet final vient éclairer par après ce que la commande a demandé sans bien le voir, et il faut espérer que c’est quelque chose qui est de l’ordre de la beauté.

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Post Scriptum. Il eut été impossible d’établir une filmographie des films d’entreprise, ni de donner un aperçu d’ensemble de la pratique de la commande dans l’histoire du cinéma. Le lecteur voudra bien se reporter au livre cité de Georges Pessis. Cet ouvrage est une mine d’informations historiques et documentaires sur la pratique de la commande. L’ensemble, ou presque, des films industriels faits depuis 1895 jusqu’aux années 90 y sont évoqués.

 

[1] Georges Pessis, Entreprise et cinéma, La documentation française, p.27.

[2] Georges Pessis, Entreprise et cinéma, La documentation française, p.144.

[3] Porcille, Défense du court métrage français, édition du Cerf, p.217.

Texte initialement publié dans une Encyclopédie du court métrage français.
Par Rodolphe Olcèse
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Samedi 3 novembre 2007

Les images de Philippe Poirier sont denses. Conçues le plus souvent pour accompagner ses musiques, elles ne sont jamais des illustrations ni ne sont élucidées par les chansons qui les habitent et les travaillent. Il y a un mystère singulier qui les traverse et qui est peut-être ce qui leur donne l'évidence et le corps d'une beauté quelque peu épuisante. "Elles ont des points de vue bien à elles", dit-il, ce qui signifie que, même lorsqu'elles "flottent portées par les voix", elles ont leur nécessité propre d'expression et de manifestation. Et cette mise en images de chansons nous place en présence d'un geste qui est tout entier cinématographique, dans le mesure où il s'agit bien d'écrire un mouvement, et qui en même temps questionne le cinéma en différant sensiblement de lui, en direction d'une entreprise éminemment plastique et picturale.

 

L'image, la matière.

En 1996, Philippe Poirier réalise Kat Onoma, comme son nom l'indique, un documentaire sur le groupe dans lequel il joue de la guitare et du saxophone. Ce film, qui apparaît comme une série de portraits et s'achemine vers une entrée en scène du groupe, fait déjà entrevoir un certain rapport aux images, où ce qui est recherché dans ces dernières est moins une représentation du monde et des choses que la possibilité qu'offre la pellicule d'engager un travail de peintre, à l'occasion d'une captation d'événements qui ont eu lieu devant la caméra. Le monde est ce en regard de quoi l'image se matérialise, se concrétise et se singularise et permet ensuite à un film de se faire. Les images sont la matière première du film. De nombreux plans tournés en super 8 - des paysages filmés depuis un train, des ciels et des nuages, des visages d'enfants, des branches, etc. – se joignent à des séquences de préparation d'un concert ou à un clip vidéo, ce qui donne à ce film une forme à la fois hybride et lyrique, et situe ce documentaire dans une autre exigence que celle de rendre compte des origines et du devenir d'une formation rock. Il s'agit davantage de présenter des actes, d'ouvrir l'attention sur une musique jouée et des images "projetées", lorsque surgissent les bandes super 8 notamment, dans une relation d'indépendance. Philippe Poirier déjà veut jouer de l'absence de synchronisme qui est désormais inhérente au film super 8, et qui a pour effet de rendre le regard attentif dans l'image à autre chose que ce qu'elle dit immédiatement.
Même si nous ne sommes pas dans une tentative de narration, des choses signifient et se signifient. C'est qu'il y a des formes, et qu'elles sont belles. L'enjeu est davantage dans la couleur, le grain et la lumière, le mouvement, toutes choses avec quoi les images se font. Dans les Instants composés, 10 films courts réalisés dans le cadre d'une résidence au CICV, Philippe Poirier a pu préciser son geste et son style. Cet opus est un ensemble de dix tableaux, dix essais de capter des choses parfois infimes de notre monde, pour les rendre transformées et magnifiées par l'intercession efficace de la caméra. Il faudrait pouvoir mentionner chacun de ces moments, les considérer d'abord ensemble et puis séparément. Disons simplement que chacune de ces petites scènes traduit un effort particulier pour expérimenter une possibilité du cinéma en général et de l'image super 8 en particulier. Le montage autour de dessins d'enfants, qui sera repris plus tard sous le titre de Dessinator, le travail sur le plan rapproché avec la figure de Batman, l'image tremblée de la caméra à l'épaule à Burano, la tension du geste requis pour filmer des oiseaux, le travelling que tout voyage en train dessine par principe, la surexposition de la pellicule dans les images faites sur le port de Lorient, l'abstraction qu'autorise la prise de vue d'un platane, la radicalisation des contrastes et l'usage de la caméra comme d'une palette de couleurs, tout cet ensemble concourt à mettre en évidence une advenue de l'image accidentelle et nécessaire à la fois, pour paradoxal que cela puisse paraître. Accidentelle parce que les paramètres sont nombreux qui échappent au contrôle lors de la prise de vue et qui agissent sur le rendu de l'image, et nécessaire, parce que les plans sont finis, clos, et les traits définitifs, en même temps qu'ils ouvrent à l'absolu, ou sont ouvert par lui, ce qui est la même chose.
L'image super 8 est une image qui ne fait pas illusion. C'est qu'elle exhibe sa dimension iconique et propose au regard sa facture technique. Elle se donne dans une certaine opacité qui traduit bien la distance et peut-être la perte à l'endroit du monde et de sa vitalité que toute image instaure initialement. Il faut garder à l'esprit que l'image est une composition, et qu'elle est d'autant plus aboutie qu'elle ne cherche pas à dissimuler son statut d'image mais en fait un temps fort de son apparition, en joue en l'inscrivant dans sa texture même. Cette possibilité, c'est bien ce qu'expérimente Philippe Poirier, lorsqu'il inverse un mouvement dans Aller-retour, ou lorsqu'il sature les couleurs qui font les nuages menaçants dans son premier film court Radioactivity. C'est également ce qu'il fait lorsqu'il re-filme des images super 8 projetées sur des matériaux qui ne sont pas lisses, et ce afin d'en dénaturer la surface, d'en augmenter l'épaisseur et la densité. L'écran lui-même entre dans l'image, et vient s'interposer entre celle-ci et ce qu'elle voulait enregistrer. L'image est ainsi recherchée pour elle-même, et non en tant qu'elle peut nous plonger dans l'oubli de sa dimension de facticité, pour nous faire mieux accéder aux êtres et personnes dont elle se veut souvent une soudaine et immédiate présentation.

Altérations.

La matière du film c'est l'image, et non le monde, qui est en quelque sorte perdu de vue lorsqu'il est filmé, mais vers lequel nous sommes invités à revenir, le regard changé et chargé d'attentes nouvelles. Nous savons bien que la ville de Venise n'est pas aussi irréelle et hallucinée qu'elle peut le sembler lorsqu'elle se dessine, dans Au milieu, à travers des filtres colorants, mais de la voir dans cette optique fait notre esprit s'émerveiller devant la contradiction et le défi qu'il y a, pour les hommes, de bâtir une ville "sur" de l'eau. La prise de vue, ainsi envisagée, exprime moins l'acte de voir que celui de prendre, dans le but justement de donner à voir ce qui sans ce geste serait demeuré invisible.
Une telle manière de faire, par où il faut perdre le monde de vue pour pouvoir faire des images, ne témoigne pas pour autant d'une indifférence envers des choses et des êtres. Elle ne conduit pas non plus à une façon abstraite de mûrir et de fabriquer des films. Bien au contraire. Tout est concret dans de tels films, et tout est dans un profond respect des formes qui avoisinent l'objectif. C'est que la dissociation entre le sujet et son image, cet écart qui est l'espace dans lequel Philippe Poirier travaille, ne fait pas disparaître le réel métamorphosé par la pellicule. Les choses continuent d'exister en face des images, parce qu'elles restent différentes d'elles. Et cette polarité convoque parfois des phrases, musicales ou parlées, des histoires qui ont une existence propre, séparée, et accusent la tension presque existentielle que les séquences savent parfois mettre en évidence. Ceci est particulièrement visible dans Au milieu, mais également dans Tout semblait immobile. Ce titre est d'abord celui d'une chanson en forme de prose, née de la volonté d'exprimer une image que la seule captation de la réalité n'eut pas rendu possible, et qui une fois devenue phrases, voix off pourrait-on dire, appelle des images qui développent une narration seconde, à la fois proche et lointaine de ce que dit la chanson. Si tout semblait immobile, c'est que rien ne l'était véritablement, c'est que tout bougeait dans cette immobilité manifeste. Il y a donc du mouvement encore, la possibilité de l'écrire aussi, et ainsi, il y a la nécessité du cinématographe. Et ce film est précisément composé d'un ensemble de mouvements qui vont dans des sens divers : une ombre projetée sur le sol se déplace, une pierre tourne sur elle même, le paysage tremble, un visage de femme perdu dans la matière se tourne légèrement, par un mouvement à la fois infiniment lent et immensément saccadé…
Qu'est-ce qui m'a pris…, qui est une autre petite scène chantée, en appelle également à une relation singulière aux images qui l'accompagnent. Plus immédiat, le lien entre les phrases et l'image agit comme une mise en situation du "je" que nous revêtons lorsque nous écoutons la bande son. Ces quelques photogrammes repris en boucle nous mettent très exactement sur un cheval. Ce n'est plus l'image qui tremble, dans les soubresauts continus, mais notre regard lui-même. Ce petit plan, qui n'est finalement qu'un plan séquence, parce qu'il nous met en selle, est aussi quelque chose qui est capable de nous désarçonner. Et ce film éclaire à sa façon le propos de Tout semblait immobile, puisqu'il montre que le même n'apparaît jamais identique à lui-même, mais que toujours il y a en lui quelque chose qui diffère sensiblement de soi. L'énigme du visible est dans le grain tremblé de l'image elle-même, que nous voyons approcher et s'éloigner.
Par un tout autre procédé, Dessinator indique à l'inverse comment l'enfance, tout en étant exposée à une transformation continuelle, résiste à la dissipation, peut revenir apparemment inchangée et n'en plus finir d'insister dans notre actualité. Ce film en effet, réalisé à partir de dessins faits à différentes époques par un enfant que l'on voit accomplir une "chorégraphie martiale" à l'écran, montre bien comment un même individu peut continuer de voir ses gestes aboutirent dans des formes qui l'exprimaient tout entier bien des années auparavant. Cette enfance, présente, pressante, vient, comme une troisième image, se mêler à deux ordres de composition placés dans une alternance rythmée et infatigable.
Il faut dire enfin quelques mots de Blasted, qui est un jeu d'enfant en un sens. Ce petit dispositif de caméra fixe permet à Philippe Poirier d'improviser avec Pascal Benoît des accolades grandiloquentes et de multiplier inlassablement les entrées et sorties de champ. Ce film témoigne lui aussi d'un évident sens de la composition et de l'humour cinématographiés. L'image a un intérieur et un extérieur, c'est-à-dire qu'elle résulte d'un découpage, qu'elle est toujours dans un cadre, avec lequel Philippe Poirier s'amuse beaucoup, et nous avec lui.

Dans un monde où la spécialisation des tâches et la distribution des rôles retirent souvent à chacun la possibilité, sinon la liberté, de dire l'événement de sa présence aux autres et aux choses, l'œuvre qui s'élabore discrètement dans l'atelier de Philippe Poirier est infiniment précieuse. Car pour faire des films avec trois fois rien, il faut avoir reconnu que regarder n'est pas assez. Les petits essais visuels de cet artisan au talent pluriel ont la durée de ses chansons. Ils s'imposent eux-mêmes comme des chants. Ils sont pour saluer le passage ancillaire d'une beauté qui nous aide à nous mettre en route, fut-ce en commençant par nous épuiser. Ils sont pour répondre au monde qui doit toujours réveiller notre sens de l'émerveillement, même devant des silhouettes minuscules. C'est que ces formes, même empruntées à un arbre ou à un chat, ne sont jamais si petites que notre regard ne puisse grandir de se mettre à leur épreuve.

Rodolphe Olcèse

Ce texte a été publié dans le n°63 de la revue Bref.
Par Rodolphe Olcèse
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Vendredi 2 novembre 2007
Il est une constante dans les films de Thierry Knauff : ils peuvent s'apparenter à un cinéma de type documentaire, et pourtant nul commentaire ne vient appuyer les images, sinon indirectement. La bande sonore, qui fait l'objet d'un travail minutieux et d'efforts importants, sait donner aux plans une envergure étonnante. Pourtant, il demeure qu'une confiance radicale est accordée aux images. Il y a là quelque chose de très généreux, car cette confiance accordée à l'image est également un confiance accordée à notre regard, qui est respecté, reconnu capable d'être de lui-même attentif à la beauté du visible, recueillie dans des plans dont il faut souligner sans relâche la dimension lumineuse. Même dans les films où sont nombreuses les scènes nocturnes, Baka et Anton Webern notamment, quelque chose d'éblouissant, une lumière particulière traverse l'écran, qui résulte sans doute de la maîtrise dans la facture de ces films, qui sait engendrer la beauté d'une main sûre d'elle-même. Attentif au visible comme peut l'être tout réalisateur qui accorde une place fondamentale au photographique dans l'œuvre, Thierry Knauff a su infléchir de façon significative l'expression des formes et nous transmettre, avec son œuvre, ce qui dans le visible est parlé ou chanté.

Corps violentés

Le Sphinx, est d'une composition étonnante. Ce film consiste en un montage de "poses photographiques" prises toutes dans un même jardin, devant une même statue de sphinx. Les sujets saisis sont de tous âges, en sorte que se succèdent à l'écran une pluralité de visages, de corps et d'expressions variées. Parallèlement à cette succession, sont lus des passages de Quatre heure à Chatila, texte que Jean Genet rapporta de son voyage en Palestine. L'horreur décrite par l'homme de lettres contraste brutalement avec la série de clichés qui composent le film, clichés où joies et sourires enfantins sont abondants. Le drame se joue ailleurs, en un autre lieu, dont le lointain est accru par la tenue des corps occidentaux. Chatila n'est pas loin d'une distance spatiale seulement. Il est loin également des préoccupations des passants, qui ont en propre de ne pas entendre le texte de Genet, de n'être donc pas affectés par les morts et autres scènes barbares que la voix volontairement monocorde de Marc Liebens rappelle à notre conscience. Plus qu'une mise en contraste, ce qui se produit dans ce film, c'est l'introduction du texte dans un ordre qui diffère radicalement de lui. L'insouciance dont nous sommes les témoins est inscrite dans les cadres en tant qu'elle est ce qui diffère de la violence guerrière. En ce sens, elle finit par en manifester quelque chose. Bientôt, la dimension paisible d'une pose devant le sphinx devient tout autant insoutenable que le texte de Jean Genet, qui frappe par son absence de détours et par la nette crudité de son lexique, dans la mesure où elle est montrée comme oublieuse du drame. L'oubli des corps violentés, paradoxalement, est le fait de corps qui, dans la mesure où ils se tiennent devant un appareil, cherchent à garder la mémoire d'eux-mêmes. Pouvait on faire revenir de façon plus singulière ce désastre dont le divertissement vit de se détourner ? Le Sphinx en ce sens est un film subversif ou d'inversion, de retournement d'une région du monde qui devient capable malgré elle d'exprimer ce qui pourtant semble ne pas l'inquiéter.
La manifestation d'une violence, non plus absentée, mais directe, et d'un ordre tout autre que celui de l'humaine barbarie, elle se retrouve dans Abattoirs. La violence ici est celle subie par des animaux en suspens dans le lieu où va se jouer leur dernier souffle. La gestuelle de l'homme chargé d'abattre la bête n'est rien d'omniprésent. Lorsque ce ne sont pas des photographies d'animaux devenus viande qui sont montrées, la caméra concentre son attention sur le lieu lui-même, et sait suggérer que la dureté endurée par les bêtes est propre à s'inscrire dans les murs, porteurs de traces et d'empreintes de ce qui se déroule en leur sein. La précision, l'important travail sur la lumière, qui donne à ce film une qualité photographique décisive, fait que certains plans, presque picturaux, tranchent comme un couteau, et impressionnent davantage que ne peuvent le faire maintes et maintes discours, généreux souvent mais problématiques parfois, sur la condition animale. Dans l'abattoir, tel que peut nous le montrer Thierry Knauff, nous voyons que quelque chose comme la mort est passé, a donné au site une atmosphère qui ne laisse pas d'indiquer la souffrance dont elle provient et qu'elle continue de faire planer. Le format inhabituel du cadre, carré pour des motifs techniques, dans la mesure où le film s'élabore autour de clichés en 6x6 pris par Marc Trivier, commence par restreindre l'espace. Ceci n'interdit pas pour autant le film de progresser vers un élargissement du champ, obtenu par les jeux de lumière, ainsi que par la composition des plans qui dans leur enchaînement ordonnent un passage du dedans de l'abattoir à son dehors, induction peut-être du passage que la mort, par elle-même, constitue. Ce n'est pas la mort qui est sujet du film, mais le mouvement qu'elle n'a de cesse d'engendrer et qu'il nous faut entrevoir, fut ce de façon tout à fait inadéquate, dans le monde où il s'accomplit. La beauté plastique de ce film, ce n'est donc pas la mortelle disparition qui l'engendre, laquelle demeure à jamais de l'ordre de l'irreprésentable, mais l'altération qu'elle provoque dans l'espace filmé qui en garde l'empreinte. Abattoirs et Le Sphinx sont donc proches en cela que tous deux manifestent dans le visible ce que pourtant il occulte et éloigne.

Eloquence de l'étrangeté

Réalisé avec Olivier Smolders, Seuls est davantage frontal dans sa relation à son sujet. Plus qu'un film sur l'autisme, il y va d'un film sur les corps, les corps en tant qu'un handicap donné les faits capables de mouvements imprévisibles. Ce n'est donc pas d'un documentaire qu'il s'agit. Rappelons encore que nul commentaire ne vient étayer les images, les expliciter, ni détourner l'attention de l'éventuel malaise avec laquelle nous pouvons les recevoir. Et le sentiment qui nous reste quand ce film s'achève, c'est que les gestes brusques, violents dans la mesure où ils viennent rompre l'harmonie de l'ordre sur lequel quotidiennement notre regard se pose, sont beaux et éloquents. C'est donc encore une rupture qu'il s'agit de filmer, une fracture du visible opérée par de jeunes enfants qui habitent l'espace en en défiant les règles, ce qui est au demeurant une manière saisissante de le donner à voir. Le mur blanc devenu obstacle au mouvement de la tête d'un enfant nous apparaît tel que nous ne l'avons jamais vu ni ne pouvions le voir. Qu'un corps soit indifférent à sa présence en fait surgir un aspect inédit et le transforme sensiblement. Le mur est là pour rien, il n'est obstacle que pour nous qui le voyons et ne pouvons le toucher. De même, les mouvements souvent imperceptibles que tout visage contient en puissance sont ici décuplés, radicalisés. Paradoxalement, c'est l'étrangeté que représente l'autisme dans notre monde, souvent dur à l'égard de ce qui le dérange, qui est à même d'exhiber en le révélant ce qui appartient aux corps communs : un sourire, un mouvement des yeux, des cris parfois, autant de gestes sans lesquels un visage ne serait rien d'humain, là ils apparaissent tels qu'en eux-mêmes ils sont, surgissent d'eux-mêmes sans que rien ne les annoncent ni ne les justifient par après. De même dans Anton Webern, les dodelinements d'enfants aveugles procèdent d'une posture expressive rare. Là encore, l'inhabituel, d'ordinaire reclus, devient le sujet filmique par excellence. La caméra enregistre ce qui procède d'une logique différente de celle que, pour y obéir de façon presque mécanique, tant elle est ancrée dans la moindre de nos habitudes, nous finissons par ne plus voir. En proposant des gestes dont nous ne pouvons comprendre d'où ils proviennent ni où ils conduisent, la caméra provoque notre regard, le réveille, et lui redonne sa charge de vision. Ce n'est pas une curiosité donc qui motive ces films, lesquels ne s'attardent pas tant à l'étrangeté qu'il ne proposent d'enregistrer des modes possibles du corps, modes actualisés ici par l'altérité du handicap. Et finalement, l'exclusion dont sont victimes ces autres corps — exclusion qui fait l'objet d'une séquence bouleversante dans Anton Webern, lorsque les soldats SS viennent saccager l'école de musique pour enfants aveugles qu'Anton Webern dirigeait —, cette exclusion donc n'est rien d'autre qu'un mépris du corps différent, susceptible de décentrement, de différenciation par rapport au monde qu'il habite et transforme.

L'existence est un chant

Les corps étrangers sont des corps, non seulement éloquents, mais étonnamment musicaux. "L'existence est un chant", soulignait le poète Rilke dans ses Elégies de Duino. Le moins que le l'on puisse dire, c'est que Thierry Knauff a su entendre ce chant de l'existence, et le filmer. Anton Webern, film où s'entrecroisent musique et violence, impressionne par la mobilité très libre de ses plans, qui épousent le mouvement musical. Film sur ce compositeur allemand qui fut victime, à même son être et à même son œuvre, du nazisme, Anton Webern n'est pas pour autant un documentaire. De tous les films de Thierry Knauff, il est peut-être celui qui semble le plus proche de la fiction. C'est qu'il s'agit ici, non pas d'illustrer des thèmes musicaux, mais de les incarner, de leur donner une présence visuelle. Plans et séquences se devaient donc d'être rigoureusement élaborés, afin que le film puisse nous investir sur un mode proche de celui de la musique : l'entraînement de notre sensibilité, l'intrusion dans notre intimité. Anton Webern se voit aussi bien au dehors, sur l'écran, qu'au dedans, dans l'emportement qu'il produit chez celui qui veut bien le regarder, ou plutôt s'y abandonner. Les images exposent alors quelque chose d'elles-mêmes qui demeure invisible : leur texture interne, leur présence en tant qu'elle se donne dans l'instant même où elle se dérobe, ne laissant en nous que le souvenir de son passage, ainsi que le fait la musique que nous continuons de fredonner lorsqu'elle s'achève. Les scènes qui attirent l'attention sur les actes barbares des groupes SS prennent alors un sens inédit. Les soldats SS, supprimant des vies, ont supprimé du même coup la possibilité qu'avaient celles-ci de s'introduire au cœur de chacun, permettant ainsi la levée d'un chant polyphonique. Anton Webern est une musique filmée qui dans son déroulement livre également ce qui a pu interdire, et peut interdire encore, que cette musique soit jouée, nous soit offerte et que nous même nous lui soyons donnés.
Ce chant de l'existence que le régime nazi a voulu interdire, la tribu Baka continuellement s'en nourrit. Baka et Gbanga Tita, ce dernier étant un film tourné avec une chute de bobine d'à peine quatre minutes, en témoignent puissamment. Nouvelle figure de l'étrangeté, les membres de la tribu Baka sont tout entiers, de jour comme de nuit, danse et chant. Dans ces films, le chant est cela même qui ouvre au réel. Le monde se déploie dans le chant et à partir de lui. Pour s'en convaincre, il suffit de s'arrêter à cette séquence de Baka dont Gbanga Tita constitue l'envers. Au bord d'une rivière, des enfants se regroupent autour du conteur, qui s'apprête à leur narrer l'histoire d'autres enfants qui furent emportés par le fleuve, alors qu'ils essayaient d'y attraper une calebasse perdue par mégarde. Les images propres à l'univers de ce conte nous viennent solidairement avec le chant, dont le refrain est repris en chœur par les tout jeunes auditeurs. Le chant est le réquisit, premier et fondamental, pour que les êtres surgissent. La preuve en est dans Gbanga Tita, qui sur le même refrain filme, non pas ce que celui-ci évoque, mais simplement, en gros plan, le visage du conteur. C'est le même monde qui pourtant nous arrive. Hors le cadre, les êtres et formes que Baka propose directement au regard habitent le visible. Le monde, le réel aussi bien que le mythique, est dans le prolongement de l'existence de danse et de chant, lors même qu'elle est occupée à travailler. La vision ne va pas sans une certaine écoute, écoute qui de soi-même peut donner à entendre la musique qu'elle contient en puissance. Cette musicalité de l'écoute, elle s'entrevoit lors de cette scène de danse nocturne, où les corps les moins mobiles sont malgré tout impliqués dans le rituel et deviennent eux-mêmes corps de musique et de danse. C'est de là sans doute que vient l'éclairage particulier par où ces corps s'inscrivent à l'écran, éclairage qui rend indécidable la question de savoir si un corps reçoit la lumière ou au contraire la diffuse. Aux occidentaux que nous sommes de prendre acte de ceci que l'existence est lumineuse qui sait danser et n'étouffe pas le chant qui est le sien.

De la guerre au chant, de la mort à la vie, un passage est possible. En témoigne la filmographie de Thierry Knauff, qui a su, à travers ses œuvres, parcourir à l'inverse le chemin de l'existence. Mettre l'accent sur la vitalité de celle-ci sans oublier que de nombreux événements peuvent la menacer est un geste noble et fort dont nous n'avons pas fini de prendre la mesure. Noble et fort également est celui qui consiste à mettre en œuvre la Beauté sans méconnaître que le monde procède parfois à sa déstruction. La leçon vaut d'être entendue, colportée aussi. Si le Beau peut être méprisé, bafoué, et parfois sacrifié, toujours il peut se relever de sa chute, et, rené, transformer nos existences, provoquer des voix plurielles et rejointes bientôt dans un monde choral.
Par Rodolphe Olcèse
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Vendredi 2 novembre 2007
Réalisé en 1950, Un chant d’amour, qui est le seul film de Jean Genet, s’attache à mettre en scène un prisonnier amoureux qui, pris dans l’égarement où le laisse la séparation d’avec son amant, fait l’épreuve du sadisme d’un gardien de prison qui laisse exploser la violence de son désir en un jeu sadique dans lequel une arme à feu apparaît comme un étrange substitut du sexe de l’homme. Ce motif, qui obéit à des principes classiques de narration , permet au poète de décrire, dans une série de plans qui apparaissent comme des visions produites par un désir qui circule entre les prisonniers et leur bourreau, tant et si bien que l’on ne sait pas si elles résultent du seul phantasme de ce dernier ou de sa conjonction avec celui de ses souffres douleur.

Que la prison soit aussi un lieu pour le travail du désir, Un chant d’amour le rappelle, après Miracle de la rose, mais dans une tout autre langue. La solitude des prisonniers et leurs efforts constants pour abolir la séparation que la cellule signifie de facto est l’occasion pour Jean Genet de recevoir leur corps dans cette dimension plastique et charnelle que le travail des postures, en direction de la chorégraphie notamment, sait mettre en évidence. Les prisonniers se donne à voir, et avec eux, le développement de leur désir, et le réduit où ils se trouvent, parce qu’il ne propose rien d’autre qu’une paillasse, fonctionne comme un espace où la visibilité de la chair est accrue. Avant même d’être un autre vecteur du phantasme et un lieutenant supplémentaire pour la recherche du plaisir — dont il met en évidence, sous le visage du sadisme, la pluralité — le regard du bourreau de la prison, qui peut voir sans être vu, est là pour le souligner.

Aux différents régimes du désir s’associent différentes factures d’images. Les plans dans les cellules veulent traduire une certaine âpreté, qui n’est pas seulement pour dire les conditions de détention mais aussi l’empêchement du désir qu’elle produit. La promenade rêvée du prisonnier amoureux, et de son amant dans une campagne riante, au cours de laquelle est tressée la guirlande de fleur dont le balancement entre les fenêtres voisines vient rythmer le film, agit comme contrepoint de ce fond grisâtre sur lequel se dessine et se met en immédiate présence la silhouette des prisonniers. Enfin, le phantasme de la réunion et du frôlement des corps dans une étreinte érotique est peinte en clair obscur, sur un noir si profond que les courbes du corps qui s’en détachent deviennent saisissantes, comme des formes absolues qui tirent d’elles seules toute leur puissance d’expression et se donnent à elles-mêmes leur propre présence — et c’est bien ce que fait le phantasme, instituer son objet, dont l’actualité est indéfiniment ajournée, et faire cet objet capable de produire un effet érotique par son absence même sur celui qui le cherche. Ainsi se confirme l’extrême cohérence de la démarche de Jean Genet, puisque la prison, qui devient un espace où le phantasme apparaît comme l’unique possibilité d’actualisation de la dimension érotique du corps, est à la fois ce qui interdit l’accomplissement du désir et met en exergue son déploiement, devenu manifeste à force de n’aboutir pas, et de n’être arrêté par rien autre chose que des murs qui sont là pour en donner un écho (le prisonnier amoureux n’a de cesse de frapper contre le mur pour appeler son amant, par quoi il donne à son désir une présence phonique).

Le prisonnier veut faire passer à son amant et voisin cette guirlande de fleur que nous l’avons vu cueillir en rêve, et après bien des tentatives, elle passera d’une main à l’autre, pour dire in extremis que franchir les espaces est ce que donne le désir en sa persévérance.

Texte inititalement publié dans Bref n°69.
Par Rodolphe Olcèse
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Jeudi 1 novembre 2007
Figurant dans une superproduction sur la passion du Christ, Giovanni Stracci, le bon larron, donne en partage à sa femme et à ses enfants le repas qui lui était destiné. Il s'en tient à sa vocation, qui est "de crever de faim". Prononcés vers la fin du film, alors que le bon larron est, malgré l'épuisement, entraîné dans une vaine dispute sur la question de savoir de quel parti il faut embrasser les idées pour lutter contre sa condition, ces mots disent ce que la Ricotta veut très concrètement montrer en usant de ce ton burlesque dont Pasolini avait l'art et savait qu'il peut autrement que le drame appuyer un propos dans la force même de son dire. C'est-à-dire que Pasolini est cinéaste et qu'il s'inscrit volontiers dans une tradition où Chaplin est un guide, explicitement évoqué dans les quelques scènes tournées à 12 images secondes. Giovanni donc cherche par tous les moyens, dans l'indifférence générale, à apaiser sa faim, pendant que toute une équipe de cinéma s'affaire à satisfaire les exigences conjointes du metteur en scène, sous la figure duquel Pasolini dresse un autoportrait débordant d'humour, et de sa star et compagne qui, milliardaire, nourrit son petit chien au caviar.
Il faut dire quelque chose de la dimension politique dont la Ricotta est rempli. La présence imposante d'Orson Welles est pour Pasolini l'occasion d'un petit essai d'autocritique. Le cinéma, fut-il militant, peut vivre et s'accommoder de la faim de ceux qu'ils sollicitent. Il peut le faire avec une compassion sincère. "Il est mort, c'est la seule manière qu'il avait de nous rappeler que lui aussi était vivant", dit Welles-Pasolini, constatant que le bon larron, sur sa croix, a expiré son dernier souffle au-dessus de la bourgeoisie romaine venue nombreuse assister au tournage de la dernière scène du film. Pasolini, irrévérencieux comme il faut l'être, va au bout de son idée, qui est de montrer que des hommes sont là qui sous nos yeux ont pour vocation unique de crever de faim. Déjà deux années auparavant dans Accatone il faisait son héros mystique, coupable d'avoir volé un chariot de charcuterie et poursuivi par la police, s'effondrer sous les roues d'une voiture. Comment également ne pas songer à l'épisode de la distribution des pains dans l'Evangile selon Saint-Mathieu, qui, un an plus tard, viendra rappeler que le pain est une nourriture s'il est offert de bonne grâce.
La question politique peut sembler perdue de vue. Pasolini ne s'y est pas trompé : tout est lié parce que l'unicité de l'homme est traversée de mouvements variés. Welles-Pasolini peut être à la fois poète, marxiste et enraciné dans un catholicisme "archaïque". De ces contradictions affichées, il faut retenir l'essentiel, qui est précisément, dans ces appartenances plurielles, de refuser la demi-mesure et le compromis, de dire toujours son refus du conformisme, dont le fascisme, Pasolini y a insisté, est une des formes possibles. Certes, il est plus facile de succomber aux séductions de ce conformisme et de se trouver au côté des notables qui comprennent tout à l'architecture moderne des HLM, dont Mamma Roma a fait entrevoir l'apparition de manière inoubliable, mais qui n'entendent rien aux monuments anciens et aux retables dont le poète dit provenir. Mais ils meurent aussi, non pas d'avoir été affamés, mais de n'avoir d'appétit et de passion pour rien.
En avertissement au film, Pasolini invite à ne pas s'emparer du ton parodique du film pour entendre mal ce dont le poète est depuis toujours convaincu, à savoir qu'il tient le récit de la passion du Christ pour le plus bouleversant que les hommes aient écrit. Pouvait-il faire autrement que laisser ce récit travailler au cœur même de sa propre activité d'écriture, littéraire ou cinématographique ? Pouvait-il trouver ailleurs que dans ce récit l'assurance et la force de penser que, lors même que toutes les garanties confortables, matérielles ou intellectuelles, nous abandonnent, il ne faut pas en démordre et tenir la ligne envers et contre tout ? La question cinématographique peut sembler perdue de vue, mais sans cette fragile conviction, pourquoi écrire et faire des films ?

Ce texte a été publié dans Bref n°63.
Par Rodolphe Olcèse
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Jeudi 1 novembre 2007
Emprunté à la littérature, où il désigne une écriture qui s’aventure dans une réflexion libre et étrangère à toute volonté systématique, l’essai dit au cinéma cette même démarche d’exploration libérée de l’exigence d’objectivité, qui impose une manière de didactisme souvent incompatible avec les attentes d’une entreprise proprement artiste. Aussi bien s’agissant de la littérature que du cinéma, l’essai est le fruit du travail d’une pensée qui ne sacrifie rien à la forme de son expression. Dans le registre de l’écriture, Montaigne et La Bruyère, ou encore, à une période davantage récente, Proust, Claudel, Camus et tant d’autres, ont donné de ceci de magnifiques illustrations, qui ont force de démonstration. Nés de telles plumes, les essais ne sont pas accessoirement ou secondairement des textes littéraires, ils le sont dans le même mouvement que celui de la pensée qu’ils développent. Il doit en être de même de l’essai cinématographique.
Dans le manuel qu’il consacre aux différents genres et mouvements au cinéma, Vincent Pinel souligne trois caractéristiques de l’essai : le « vagabondage » de la pensée du réalisateur, sa recherche d’une connivence avec le spectateur, l’usage enfin de matériaux divers qui tous ont la même fonction de « témoignage » (Vincent Pinel, Ecoles, genres et mouvements au cinéma). Peuvent entrer dans la composition d’un essai cinématographique, aussi bien des photographies que des images prises dans l’actualité, des archives, des entretiens, ou encore des extraits de fictions et de films d’animation. Ce n’est donc pas tant sa facture que sa démarche ou son intention qui permet de dire d'un film qu'il est ou non un essai cinématographique. Aussi, si l’essai semble le plus immédiatement avoir quelque parenté avec le cinéma documentaire, il peut également être conduit à la manière d’une fiction, dans sa texture comme dans son mode de narration. Ce fut le cas avec un film comme Les veuves de quinze ans de Jean Rouch, où le but avoué était de proposer quelque chose comme un état des lieux du progressif recul de certaines valeurs sociales et le changement de comportement qu'il implique, et ce en demandant à deux actrices de jouer des scènes qui eurent pu faire l’objet de témoignages plus ou moins directs. Parfois l’essai compose avec des images aux statuts divers. C’est le cas avec Ulysse d’Agnès Varda, où la presque totalité des sortes d’images ci-dessus énumérées sont convoquées pour appuyer une méditation sur le temps et la mémoire, sur l’image aussi, et plus singulièrement sur la puissance d’éveil et la force d’évocation dont elle peut se revêtir.
La frontière entre l’essai cinématographique et le documentaire semble difficile à établir. L’un et l’autre se veulent des entreprises qui appellent la considération du sérieux. Si le documentaire doit tendre à un réalisme évident, au point qu’il a été souvent désigné par l'expression "cinéma du réel", l’essai cinématographique, peut-être moins immédiatement aux prises avec la réalité, peut-être moins soumis à l'exigence d'en proposer un reflet exact, s’efforce pareillement de suggérer le vrai sur son sujet, et tend lui aussi à produire quelque chose comme un "cinéma vérité". Quel indice permet de distinguer de manière assurée le film documentaire de l’essai cinématographique ? C’est encore du côté de l’intention qui anime le réalisateur qu’il faut s’attarder. Là où le documentariste doit tendre à s’effacer, à s’absenter de son film pour ne pas troubler les réactions des personnes qu’il vient filmer, le réalisateur d’un essai de cinéma, parce que le motif de sa démarche, il faut le dire à nouveau, est d’emblée subjectif, doit le plus souvent s’inclure lui-même dans le film qu’il réalise. Si pour l'auteur d'un essai, le tournage peut et doit marquer le temps d’une rencontre, avec la part d’imprévisibilité que cela implique, il n’est pas soumis à cette exigence que souligne Guy Gauthier au sujet du documentariste dans Le documentaire, un autre cinéma, qui est de devoir s'absenter, se faire oublier dans les lieux où il se rend et dans le film que finalement il va faire et proposer. Ce que Bergala dit des essais de Godard (dans « L’ange de l’histoire », Nul mieux que Godard), qu’ils sont impliqués dans un mouvement autobiographique et tendus vers « le bord du lac », c’est-à-dire l’enfance du cinéaste, est vrai de tout essai véritable, qui est aussi bien une méditation sur soi-même que sur un sujet donné dans la mesure où ce sujet n’est pas étranger à la personnalité de celui qui l’affronte. La parole de l’essai s’exprime le plus souvent à la première personne, il y a un "je" qui dit ce qu’il voit et se propose de rendre, fut-ce dans un film où la narration passe tout entière par l’image, sans commentaire aucun, comme dans ce film singulier de Depardon, Amour, intégralement réalisé à partir de photographies qu'il a prises sur le chemin emprunté pour suivre sa bien aimée.
Auteurs et films sont nombreux, qui pourraient être convoqués pour étayer cette idée. Qu’il soit permis de simplement rappeler quelques mots du philosophe Alain, dans lesquels résonne la dimension de tentative qui est également contenue dans le terme d’essai : : "Le grand secret des arts, et aussi le plus caché, c’est que l’homme n’invente qu’autant qu’il fait et qu’autant qu’il perçoit ce qu’il fait ; et ce qui lui apparaît plaisant dans ce qu’il fait, il le continue (...). Ceux qui portent un grand projet dans leur rêverie seulement, et qui attendent qu’il s’achèvent dans la pensée seulement, ne font jamais rien" (Propos sur les beaux-arts). Il y a de l’essai au cinéma parce qu’il faut, dans le domaine de l’art, commencer de faire avant de bien savoir ce qui peut être fait. C’est que le développement de l’œuvre est fonction du chemin que les mains, au contact du monde — ce dernier fut-il appréhendé par un dispositif technique considérable —, auront découvert. Si ces mains, et finalement la personnalité même de l’auteur, ne sont pas indifférentes ou étrangères au film qui finalement va accrocher les regards, c’est que le film a été réalisé avec ce qu’il faut appeler du style, ce qui est plutôt heureux.

Texte initialement publié dans Une encyclopédie du court métrage français.
Par Rodolphe Olcèse
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Publications

Publication de textes en vers et en prose via le projet Virgule. Membre du comité éditorial de la revue étoilements. Participation régulière à la rédaction de la revue Bref. Rédaction de plusieurs entrées d'Une encyclopédie du court métrage français. Depuis peu, participation à des revues littéraires.

Filmographie

1/ I Wanna Be Your Rom (Une approche), co-réalisé avec Guillaume Tisseyre (2003)
2/ Tziganes (Une rencontre), co-réalisé avec Guillaume Tisseyre (2003)
3/ Danser (Un épuisement) (2004)
4/ Dimanche (2004)
5/ Tombe (2005)
6/ The Party (2005)
7/ "Un soleil d'où procède cette éclatante lumière" (2006)
8/ Depuis cette catastrophe intérieure (2006)
9/ m'essouffle (2007)
10/ "On était là. On sera ici. Rien ne change" (2009)

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