Au jeune poète, qui vient auprès de lui chercher conseil pour acquérir quelque talent dans l’exercice de la poésie, Rilke
affirme, dans la première lettre qu’il lui adresse, qu'il lui faut ne pas se tourner vers le dehors — critiques, personnes avisées ou possibles acquéreurs — pour prendre la mesure de la valeur de
ses vers. Le jeune poète doit, à l’inverse, se tourner vers lui seul, vers sa seule vie spirituelle, afin de commencer par acquérir la certitude qu’écrire lui est un besoin vital, une contrainte
qui, si elle cessait de s’exercer sur son âme, lui coûterait la vie, par acquérir cette certitude donc que le geste par où germent les vers est un prolongement de son « cœur », qui désigne aussi
bien ce par quoi toute vie palpite que le siège de la sensibilité.
L’écriture doit naître d'un commandement du cœur, elle doit répondre à une nécessité, à une exigence intérieure qui a pour elle d’être des plus impératives. Il en va de même sans doute de toute
expression artistique, elle doit être le résultat d’une même nécessité du cœur avant de pouvoir disposer de quelque talent qui lui soit propre. Bien plus, le talent requiert l’impératif de la
sensibilité dans la mesure exacte où c’est ce dernier qui donne à l’œuvre encore balbutiante le style sans lequel tout talent se mue rapidement en simple savoir faire. Une telle impulsion «
autoritaire » du cœur peut-elle être de l’extérieur commandée, par un quelconque mécène ou organisme réputé, et ses résultats, vers, tableaux ou films, peuvent-ils être acquis par avance,
peuvent-ils seulement être souhaités par un autre que celui qui affronte l’épreuve de leur réalisation ? C’est filmiquement que Godard a pu répondre à cette question, dans sa célèbre
Lettre à Freddy Buache. Détourner la commande, c’est d’abord affirmer qu’un film, il n’y a que les mains de celui qui le fait qui peuvent décider de sa forme définitive,
et encore, il n’y va pas là d’une décision véritable, puisque ici, c’est la nécessité qui tranche. La Lettre à Freddy Buache est un film et pas un simple produit qui a
valeur marchande parce qu’elle a été faite par obéissance à une exigence intérieure et souterraine et selon une attente qu’il a fallu non pas satisfaire mais blesser. Ces préliminaires étant
posés, la question se pose alors de savoir comment il est possible de faire, dans le cinéma, œuvre, au noble sens que donne Rilke à la démarche créatrice. Ce serait se voiler la face que de ne
pas reconnaître que dès les commencements de la réalisation d’un film, il faut composer avec une industrie géante et coûteuse, que réaliser un film, si le film doit avoir une existence
pelliculaire, suppose, outre l’investissement personnel, qui est le réquisit de toute démarche artistique, un investissement financier considérable qui, même pour les films les plus courts,
excède le plus souvent ce qu’un auteur peut lui-même raisonnablement placer dans son projet. Plus que dans n’importe quel art, la commande comme adresse impérative et la commande comme promesse
d’acquisition doivent se rencontrer, se correspondre et s’accorder. Le peuvent-elles seulement ?
Si cette question fait difficulté, c’est que la pratique de la commande peut imposer au film son format, c’est-à-dire sa durée, et souvent son thème et le genre dont il faut user pour le
manifester. N’y a-t-il pas là un ensemble de contraintes trop lestes pour permettre au film de développer lui-même, selon la logique qui lui est intérieure, toutes les particularités qui lui
reviennent en propre ? Commander un film, n’est-ce pas le plus souvent, demandant un produit, imposant une matière, donner à un film sa forme et sa facture par avance, toute commande ayant à
répondre à des charges déterminées ? Germaine Dulac nous donne de le penser, qui, avec le ton qui est le sien, exigeait des producteurs qu’avec la commande de films qui s’adressent aux publics
les plus variés, et qui pour cela doivent correspondre à une certaine attente et être fait dans le maintien de visées commerciales essentiellement, lesdits producteurs accordent aux réalisateurs
concernés quelques chutes de pellicule suffisantes à la réalisation d’un film qui en serait un envers et contre tout, non pas pour satisfaire un public le plus vaste possible, mais pour donner au
même public une musique à voir, quand bien même il n’aurait pas les oreilles pour l'entendre. Les actuelles séries de films courts, commandés par divers ministères où institutions vénérables,
pour sensibiliser le public sur tel ou tel fléau mortifère qui s’est emparé de notre monde, semblent confirmer cette idée. Assujettis à l’exigence de transmettre un message, les films connus en
tant qu’ils relèvent d’une même opération intitulée « Scénarios sur... » ont le plus souvent une facture identique, laquelle doit être suffisamment plate et fade pour parler à toutes les
oreilles. Il ne s’agit pas de contester la légitimité de telles initiatives, qui à leur manière sont d’utilité publique, mais de reconnaître qu’elles sont davantage liées à la communication qu’au
cinéma dans son sens véritable. S’il est des exceptions dans les films réalisés par ce biais, cela ne suffit pas à faire oublier ni l’ensemble ni le détail des productions qui naissent de telles
impulsions, lesquelles font tort au cinéma en général et au court métrage en particulier, ce dernier étant dès lors perçu comme le lieu de films qui savent mettre en œuvre une efficacité
scénaristique plus qu’une capacité à recevoir, afin de les rendre, des images. Tel film sur les comportements à risques incite moins à creuser les envies de cinéma qu’à ne pas s’abandonner à
certaines conduites, ce qui est au demeurant son ambition initiale.
La faute cependant doit-elle être imputée à l’instigateur de la commande ? La commande prive-t-elle décidément le réalisateur de la langue qui est la sienne ? A cette question simple, l’histoire
du cinéma, et dans celle-ci, beaucoup de films courts, ne cessent de répondre. La pratique de la commande, faut-il souligner, s’est trouvée impliquée jusque dans l’invention de la technique du
cinéma. Dans son ouvrage consacré aux films d’entreprises, Georges Pessis, qui est lui-même réalisateur de films industriels, fait apparaître d’emblée que les films qui ont fait naître le cinéma,
pour avoir été mêlés au développement des sciences et bientôt requis par lui, étaient déjà des films de commande. Pour ne prendre qu’un exemple — parmi les plus significatifs, puisqu’il s’agit du
film fondateur de l’art cinématographique —, la très célèbre Sortie d’usine, dont les différentes versions « mettent déjà en place un jeu de significations, volontaires
ou non, et marquent ainsi les débuts du cinéma d’entreprise », permettait aux Frères Lumière de « démontrer les qualités de leur invention », mais également « d’asseoir le prestige de leurs
usines »[1].
Les auteurs sont nombreux, qui depuis que se pratique la commande, qu’elle soit le fait de différents Ministères où de groupes industriels, ont trouvé dans cette ouverture l’occasion de pratiquer
leur art sans rien sacrifier à la forme, et parfois ont su le porter à son acmé. Georges Pessis encore : « mais comme on ne peut fabriquer de la communication audiovisuelle comme on fabrique une
voiture, il faut, chaque fois, trouver un élément attractif : ce sera l’idée, la forme trouvée par le réalisateur »[2]. Il n'est donc pas surprenant que les commandes d’Etat aient permis naguère
à des auteurs parmi les plus importants de proposer des films d’une grande portée poétique, et parfois politique, comme c’est le cas de Naissance de mille villages de
Franju, qui fut interdit par son commanditaire. Pour s’en convaincre, souligne François Porcille dans sa défense du court métrage français, il suffit de regarder des films comme A
propos d’une rivière, où Franju encore adopte une démarche qui n’est pas étrangère à son cinéma dans son ensemble, ou Du côté de la côte, qui est pour son
auteur, Agnès Varda, davantage qu’un visuel demandé par un office du Tourisme, un véritable « essai sociologique », visant à questionner le succès que connaît aujourd’hui encore la Côte d’Azur
auprès des vacanciers de France et de Navarre. Et l’on n’objectera pas que cette situation de liberté de création et de forme tient au fait que le commanditaire était, concernant ces exemples, un
emblème public qui dans cette mesure peut difficilement contester le résultat de sa demande. Certaines commandes émanant de Péchiney ou Saint-Gobain savent être, aujourd’hui encore, des questions
posées à l’art dans sa dimension formelle. « Le chant du Styrène, Fleurs du feu, Diamètres : trois essais sur des
images industrielles qui ont atteint, par une réflexion sur la richesse de la matière, les préoccupations majeures des arts plastiques contemporains »[3].
Il n’est pas nécessaire à un industriel d’avoir du goût en cinéma, et demandant un film publicitaire, il ne cherche évidemment pas à être à l’origine d’une invention de cinéma mais bien plutôt à
vendre le produit dont le film doit savoir être le véhicule. Malgré cela, il y a des films dont la finalité était explicitement commerciale et qui ont su se libérer des contraintes pour être
premièrement des films de cinéma. De même, lorsqu’une chaîne de télévision commande un film, l’occasion est donnée, quand l’audience n’est pas le critère auquel il doit satisfaire, l’occasion est
donnée donc à un réalisateur de faire ce qu’il a à faire, à savoir un film. Il faut évoquer le très beau Comment Wang Fo fut sauvé, adaptation filmique de la nouvelle du
même nom de Marguerite Yourcenar par René Laloux. Non seulement ce film est une commande, mais il est par ailleurs un film sur la pratique artistique en tant qu’elle est née de contraintes, ici
des plus radicales, puisque le jeune peintre du film, enchaîné par un horrible tyran, doit sa vie à la pratique de son art qui est prise en otage par les caprices de l’empereur chinois. Né d'une
commande, ce film est sur la commande, dans son sens violent et totalitaire, qui est peut-être, la question vaut d’être posée, déjà contenu dans le sens commercial du même mot. Or dans ce film,
le jeune peintre voit sa pratique artistique exigée de l’empereur, mais en tant qu’elle est la sienne, en tant qu’elle relève de sa signature singulière, capable avec son talent de transformer le
regard porté sur le monde. Et c’est finalement ce talent lui-même que l’empereur commande et entend s’annexer. La commande ne peut guère fixer que le sujet du film, et nullement sa manière, si
bien qu’il faut reconnaître que si un film commandé n’est pas un film de cinéma, c’est que son auteur est dépourvu du talent nécessaire à la réalisation d’un tel film. La commande doit, si elle
veut être une commande de films, demander l’exercice d’un talent.
S’il arrive au commanditaire de vouloir d’abord et premièrement un résultat, il lui faut souhaiter également le chemin qui y conduit, et donc savoir par avance à quelles mains il s’adresse. Ceci
veut dire simplement que ce chemin, qui est la forme du film, demeure indissociable du contenu parce que seul il lui donne quelque poids, dont celui d’exister. Car, il faut le réaffirmer,
toujours c’est la forme qui en art décide du fond, si bien que l’objet final vient éclairer par après ce que la commande a demandé sans bien le voir, et il faut espérer que c’est quelque chose
qui est de l’ordre de la beauté.
*
Post Scriptum. Il eut été impossible d’établir une filmographie des films d’entreprise, ni de donner un aperçu d’ensemble de
la pratique de la commande dans l’histoire du cinéma. Le lecteur voudra bien se reporter au livre cité de Georges Pessis. Cet ouvrage est une mine d’informations historiques et documentaires sur
la pratique de la commande. L’ensemble, ou presque, des films industriels faits depuis 1895 jusqu’aux années 90 y sont évoqués.
Les images de Philippe Poirier sont denses. Conçues le plus souvent pour accompagner ses musiques, elles ne sont jamais des illustrations ni ne sont élucidées par les chansons qui les habitent et les travaillent. Il y a un mystère singulier qui les traverse et qui est peut-être ce qui leur donne l'évidence et le corps d'une beauté quelque peu épuisante. "Elles ont des points de vue bien à elles", dit-il, ce qui signifie que, même lorsqu'elles "flottent portées par les voix", elles ont leur nécessité propre d'expression et de manifestation. Et cette mise en images de chansons nous place en présence d'un geste qui est tout entier cinématographique, dans le mesure où il s'agit bien d'écrire un mouvement, et qui en même temps questionne le cinéma en différant sensiblement de lui, en direction d'une entreprise éminemment plastique et picturale.
Même si nous ne sommes pas dans une tentative
de narration, des choses signifient et se signifient. C'est qu'il y a des formes, et qu'elles sont belles. L'enjeu est davantage dans la couleur, le grain et la lumière, le mouvement, toutes choses
avec quoi les images se font. Dans les Instants composés, 10 films courts réalisés dans le cadre d'une résidence au CICV, Philippe Poirier a pu préciser son geste et son style. Cet opus est un
ensemble de dix tableaux, dix essais de capter des choses parfois infimes de notre monde, pour les rendre transformées et magnifiées par l'intercession efficace de la caméra. Il faudrait pouvoir
mentionner chacun de ces moments, les considérer d'abord ensemble et puis séparément. Disons simplement que chacune de ces petites scènes traduit un effort particulier pour expérimenter une
possibilité du cinéma en général et de l'image super 8 en particulier. Le montage autour de dessins d'enfants, qui sera repris plus tard sous le titre de Dessinator, le travail sur le plan
rapproché avec la figure de Batman, l'image tremblée de la caméra à l'épaule à Burano, la tension du geste requis pour filmer des oiseaux, le travelling que tout voyage en train dessine par
principe, la surexposition de la pellicule dans les images faites sur le port de Lorient, l'abstraction qu'autorise la prise de vue d'un platane, la radicalisation des contrastes et l'usage de la
caméra comme d'une palette de couleurs, tout cet ensemble concourt à mettre en évidence une advenue de l'image accidentelle et nécessaire à la fois, pour paradoxal que cela puisse paraître.
Accidentelle parce que les paramètres sont nombreux qui échappent au contrôle lors de la prise de vue et qui agissent sur le rendu de l'image, et nécessaire, parce que les plans sont finis, clos,
et les traits définitifs, en même temps qu'ils ouvrent à l'absolu, ou sont ouvert par lui, ce qui est la même chose.
Une telle manière de faire, par où il
faut perdre le monde de vue pour pouvoir faire des images, ne témoigne pas pour autant d'une indifférence envers des choses et des êtres. Elle ne conduit pas non plus à une façon abstraite de mûrir
et de fabriquer des films. Bien au contraire. Tout est concret dans de tels films, et tout est dans un profond respect des formes qui avoisinent l'objectif. C'est que la dissociation entre le sujet
et son image, cet écart qui est l'espace dans lequel Philippe Poirier travaille, ne fait pas disparaître le réel métamorphosé par la pellicule. Les choses continuent d'exister en face des images,
parce qu'elles restent différentes d'elles. Et cette polarité convoque parfois des phrases, musicales ou parlées, des histoires qui ont une existence propre, séparée, et accusent la tension presque
existentielle que les séquences savent parfois mettre en évidence. Ceci est particulièrement visible dans Au milieu, mais également dans Tout semblait immobile. Ce titre est d'abord celui d'une
chanson en forme de prose, née de la volonté d'exprimer une image que la seule captation de la réalité n'eut pas rendu possible, et qui une fois devenue phrases, voix off pourrait-on dire, appelle
des images qui développent une narration seconde, à la fois proche et lointaine de ce que dit la chanson. Si tout semblait immobile, c'est que rien ne l'était véritablement, c'est que tout bougeait
dans cette immobilité manifeste. Il y a donc du mouvement encore, la possibilité de l'écrire aussi, et ainsi, il y a la nécessité du cinématographe. Et ce film est précisément composé d'un ensemble
de mouvements qui vont dans des sens divers : une ombre projetée sur le sol se déplace, une pierre tourne sur elle même, le paysage tremble, un visage de femme perdu dans la matière se tourne
légèrement, par un mouvement à la fois infiniment lent et immensément saccadé…