Dogma

Mardi 20 novembre 2007
Dans un court texte intitulé « De la poésie », Marie Noël écrit : « il n’y a pas en poésie de réalité positive. Il y a une vie profonde, une émotion intense transfiguratrice, qui dépendent fort peu de la circonstance extérieure qui les a provoquées ». Cette remarque appelle un constat souvent fait par les poètes amenés à s’expliquer sur leur manière de dire. Le poème perd de vue la réalité au sein de laquelle il surgit, ce qui signifie certes qu’il va au-delà de cette réalité même, mais également qu’il ne peut être jugé à la lumière de l’événement qu’il aura commencé par décrire. « À l’heure de grâce un rien ou presque suffit parfois à donner la secousse créatrice et à mettre en branle le génie intime qui aussitôt du rien s’empare et à l’infini l’amplifie » écrit encore Marie Noël. Demandez aux poètes à l’occasion de quelles rencontres se sont écrits leurs vers, et vous ferez s’éloigner l’infini que les poèmes fréquentent et auquel ils demandent de traduire en langue d’absolu une réalité qui ne l’est pas. Ce n’est pas dire, évidemment, que la poésie est menteuse et s’élabore une demeure aimable dans un monde qui ne l’est pas. Il n’y aurait pas lieu sinon de parler d’une quelconque heure de grâce au cours de laquelle la poésie s’écrit, c’est-à-dire de désigner une sorte de dessaisissement qui fait la conscience accéder à un sentiment autre que le mondain. Qu’est-ce en effet que la grâce, sinon un mouvement par où l’absolu se traduit dans nos vies, capables de le goûter sans s’exiler du monde ?

André Frénaud s’efforce de décrire une même situation d’écriture, tout en enracinant son expérience dans un registre sensiblement différent, et qui se veut moins directement tourné vers le mystère et le sacré, même s’il emprunte au christianisme plusieurs de ses termes décisifs. Le poète ne sait pas bien ce qu’il met en œuvre lorsqu’il se consacre au poème, et se laisse par lui travailler. « Ce que dit le poète serait d’un intérêt assez limité s’il ne faisait qu’exprimer au moyen d’instruments de sa composition, et fussent-ils les plus agréables à entendre, des sentiments qu’il avoue et dans lesquels chacun peut se reconnaître, ou même s’il révélait en l’imaginant une part de lui-même à lui-même inconnue. Il s’agit de bien autre chose » (Note sur l’expérience poétique). C’est une façon de souligner à nouveau que le poème dit une expérience que le poète n’a pas pu faire et dont, pour Frénaud, il est pourtant le seul à pouvoir témoigner. Cette expérience est celle d’une visitation et elle donne à la parole poétique son caractère d’être inspirée. « Il y eut un moment où le poète s’est trouvé débarrassé de l’obstacle qu’il oppose, de par la totalité de son être et de ses prises, à l’Unité-du-monde-en-mouvement. Le passage de la visitation a commencé par le vider de lui-même et de tout ce qu’il sait… Instant imperceptible ». Il y va bien d’un dessaisissement, ce dont Marie Noël parlait à travers le beau vocabulaire de la grâce. Et Frénaud d’écrire, très conscient des tenants et des aboutissants de l’expérience poétique, que le poète donne la parole à cette visitation, « et lui assure chaque fois une apparition nouvelle et imprévisible qu’il perpétue dans l’objet qu’il forme », en sorte que cette visitation se trouve incarnée dans une voix que son auteur ne reconnaît pas et qui pourtant ne peut être que la sienne, « une voix qu’il est seul à pouvoir faire entendre ».

La plus immédiate conséquence de cette affirmation, qui pourrait être redite par mille autres signatures, c’est que l’écriture poétique ne nous échoit pas sur le mode du projet ou du but à atteindre. Le même souligne encore que « la forme que prendra son ouvrage, le poète ne la connaît pas avant de l’avoir trouvée. Il tâtonne à la recherche de ce qui n’a pas de visage. Son art est celui d’être fidèle à l’inconnu qu’il constituera ». Tous les événements du monde, visages familiers ou anonymes, paysages bien connus ou depuis peu découverts peuvent pareillement être mis à demeure d’enfanter cet inconnu qu’ils ne sont pas eux-mêmes, car finalement, le poème dépasse le poète, et donc ce que celui-ci peut vouloir. Et le poème saura tout entier les traduire, mais tels que nous ne pouvions les connaître, ce qu’il fait avec la personne du poète lui-même (« Le poème dépasse celui qui le forme, mais enfin il l’exprime ! »).

La poésie n’est donc pas quelque chose qui soit en notre pouvoir. Mais, par quelque généreuse nécessité de la grâce, le poème peut avoir en propre de nous inclure en lui, et de demander notre voix comme la plus à même de lui donner parole, ce que nous ne saurions faire si nous n’avions commencé par lui-offrir notre écoute, en le laissant nous conduire, avec le monde où nous sommes, dans une dimension nouvelle de l’existence.
Par Rodolphe Olcèse
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Jeudi 8 novembre 2007
Comment dire quelque chose du monde où nous sommes, sinon en essayant de déchiffrer le sens de ce qu’en lui nous faisons ? Poser la question de l’écriture permet-il d’en saisir quelque chose ? Sans doute, car nous sommes au monde et ne cessons jamais d’y être, lors même que nous croyons nous en absenter pour nous consacrer au geste d’écrire. Pourtant, ce n’est pas le monde tel qu’il nous vient que nous cherchons à atteindre dans l’écriture et par elle.
La poésie demande du temps, de la patience, de la lenteur, toutes choses qui ne permettent plus de caractériser nos milieux d’existence. Et puis les différentes manières par lesquelles nous sollicite l’environnement actuel semblent vouloir proscrire l’idée d’une dimension poétique que nous pourrions retrouver dans la moindre de nos expériences vécues.
Si l’écriture n’est pas tournée vers « le monde » c’est qu’elle se donne à contretemps. Elle est une résistance à ce qui nous touche présentement. Lors même que nous prétextons le mouvement d’une branche, ou encore le passage d’une ombre sur le pavé, pour essayer de retrouver en nous le bruissement des mots que le poème pourra se choisir, ce n’est pas le mouvement de cette branche que nous voulons dire, ni le passage de cette ombre sur le pavé. C’est toujours d’un mouvement et d’un passage autres, soumis à un régime d’expression différent, dont parle le poème. Dans un texte qu’il consacre à Paul Celan (« De l’être à l’autre », publié dans Noms propres), Emmanuel Lévinas, associant poésie et utopie, le met en évidence. Le mouvement du poème « va du lieu vers le non-lieu, d’ici vers l’utopie ». Et le philosophe de souligner que « ce dehors insolite n’est pas un autre paysage (…). Le poème fait un pas de plus ». Ce pas de plus est encore décrit comme un pas vers le prochain, cet autre homme qui n’apparaît que dans la « clarté de l’utopie ». Nous voulons reconnaître que le pas au-delà que le poème cherche à accomplir est un pas vers l’infini, que le prochain permet précisément d’envisager.
La poésie marche vers le non-lieu car l’absolu qu’elle vise, et qui la soutient, est lui-même par ce monde refusé. En ce sens, il faut encore dire que le travail de résistance du poème est d’offrir à l’infini d’insister dans un monde qui a cessé de croire en lui et d’exiger de lui qu’il donne du sens à des êtres — choses ou personnes — qui le peuplent, et qui ont pour seul avenir de s’abîmer dans le devenir. Que l’absolu puisse être en proximité toujours, pour nous inviter à habiter le monde autrement, c’est au poème qu’il appartient, aujourd’hui, de nous le dire. Les « Vers dorés » de Gérard de Nerval en témoignent : « Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché / Et comme un œil naissant couvert par ses paupières, / un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres ». Il faudrait parler encore de René Char, de Pierre Jean Jouve et de plusieurs autres, qui montrent, chacun avec un accent et un timbre propres, qu’il y a des manières d’écrire qui font surgir des formes définitives, achevées, indépendantes, détachées, déliées, autant de termes qui peuvent faire signe vers l’absolu.
L’enjeu n’est évidemment pas, pour la poésie, de refuser — en retour, par quelque triste ressentiment — le monde qui nous a vu naître et qui nous verra disparaître, ni de dessiner en face de lui un site qui soit plus aimable et plus humain que lui. Car si la poésie regarde vers un dehors utopique, c’est ici et maintenant qu’elle le fait, là, sur cette terre, en se donnant pour tâche de porter le regard à une lueur toujours naissante, fragile et chaleureuse à la fois, qui donne confiance, qui donne courage, qui confie notre écoute au léger tremblement des feuilles, promesse de phrases toujours à venir, dans lesquelles l’invisible, nous approchant, pourra déposer quelques traces, précieuses, de sa traversée.

Texte publié dans la revue Mot à Maux n°5 (juin 2006)
Par Rodolphe Olcèse
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Lundi 5 novembre 2007
Nous sommes spontanément enclins à rechercher le sens du cinéma du côté du réalisme, voire, si l’expression a un sens, du réalisme absolu. D’entre tous les arts, le cinéma serait celui qui est le plus à même de dissiper sa dimension de jeu et d’artifice, de tous les arts, il serait celui qui doit faire vrai. Le cinéma accèderait à sa pleine mesure lorsque précisément il serait capable de dissoudre son caractère d’être un art, une techne, pour que le film devienne lui-même le réel, non pas contrefait, mais refait. Est-ce par le réalisme que l’on approche au plus près de ce qu’est à ce jour le cinéma ? Une telle assertion exigerait d’être affinée. Que suppose le réalisme au cinéma ? Le cinéma est-il le plus lui-même quand il est dans ce réalisme ? Si le cinéma est bien à penser dans le sillon du réalisme, s’il le requiert comme sa condition la plus essentielle, n’implique-t-il pas en même temps son “échec” ? Le cinéma, n’est-ce pas quelque chose comme un réalisme avorté, suspendu ?

L’impur à la deuxième puissance

Dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin souligne que le cinéma, dont les œuvres souffrent selon lui de n’avoir pas d’original, conçues qu’elles sont dans le but de la reproductibilité, doit déployer un dispositif technique pour faire oublier qu’il lui appartient en propre d’imprégner le réel de sa dimension ustensilaire. “ La nature illusionniste du cinéma est une nature au second degré ; elle est le fruit du montage. En d’autres termes, les appareils, sur le plateau de tournage, ont pénétré si profondément la réalité elle-même que, pour la dépouiller de ce corps étranger que constitue en elle les appareils, il faut recourir à un ensemble de procédés techniques particuliers : choix de l’angle de prise de vues et montage réunissant plusieurs suites d’images du même type. Dépouillée de ce qu’y ajoute les appareils, la réalité est ci la plus artificielle que l’on puisse imaginer et, au pays de la technique, le spectacle de la réalité immédiate s’est transformé en fleur bleue introuvable ”. L’adéquation du cinéma au réel est doublement frappée d’interdit. Non seulement le cinéma modifie le réel en y introduisant du technique, par quoi il se rend incapable de rien recevoir de lui, mais de plus, il doit redéployer ses efforts techniques pour occulter l’altération du monde qu’initialement il a produit. La technique inhérente au cinéma redouble de puissance l’impureté de son entreprise : l’impureté matérielle, née de l’intrusion dans la nature de tout un appareillage qui n’est rien de naturel, s’accompagne d’une impureté morale, qui est la dissimulation, par le déploiement d’une technique supplémentaire, d’un effet directement provoqué par les conditions de réalisation du film. Le cinéma, pour produire l’illusion du réel, doit rendre immédiatement inaccessible au regard l’artificialité par lui introduite dans le monde. En sorte qu’il y a lieu d’affirmer que le cinéma est lui-même lorsqu’il est habile à cacher l’artifice qu’il introduit dans le monde. Le cinéma est tel qui sait dissimuler l’impureté qui lui appartient en propre.
Cette affirmation de Walter Benjamin, définitivement formulée en 1939, peut sembler n’être plus à même de déterminer ce qui fait la spécificité des œuvres cinématographiques. Les films sont nombreux qui n’ont pas entrepris de dissimuler leur technicité, qui n’ont pas cherché donc à ajouter à un artifice un artifice supplémentaire. Cette double feinte peut même être affichée, parfois revendiquée. C’est le cas dans la Lettre à Freddy Buache de Jean-Luc Godard qui, non content de ne pas répondre à la commande qui lui a été proposée, explicite tranquillement ce qu’un cinéaste aurait pu effectuer pour la satisfaire. Jean-Luc Godard fait œuvre de cinéma en exhibant sans détour, non seulement son statut de réalisateur, mais l’ensemble ustensilaire grâce à quoi il est à même de travailler. Et pourtant, ce film est tout entier cinématographique. Et s’il l’est, c’est précisément dans cette mesure où le discours sur le cinéma n’est pas un préalable qui permet de conduire à la beauté plastique, mais est subordonnée à celle-ci, et lui appartient à titre d’élément. L’impureté — si l’on veut bien entendre derrière ce terme la dimension technique — semble ici requise au cinéma pour atteindre à sa dimension véritable, à sa pureté. Cette situation très particulière du film de Godard n’invalide pas pour autant ce que Walter Benjamin pouvait affirmer. Car si l’objectivité du discours sur le cinéma que le film nous propose peut contribuer à ce qui est proprement filmique dans l’œuvre, c’est dans la mesure où, en même temps qu’il dévoile les instruments et artifices que le cinéma tient à sa disposition, Jean-Luc Godard sait faire oublier que présentement il en use. Lorsque Godard explique quelles prises de vues eurent appuyé son ouvrage s’il avait fait un film de commande, il détourne l’attention des angles qu’il a pris et du montage qu’il a décidé d’adopter dans la réalisation de sa Lettre. L’exhibition des moyens techniques propres au cinéma nous fait oublier qu’ici et maintenant, devant le film, nous sommes sous leur charme. Notre attention est captée, et c’est la raison pour laquelle ils ne peuvent nous apparaître. La Lettre à Freddy Buache dissimule la technique en la rendant manifeste. L’impureté “matérielle” du cinéma est ici la manière de son impureté “morale”, la manière de sa tromperie et de sa dissimulation.

Pureté de l’échec

Faut-il dès-lors renoncer à parler, pour emprunter une expression à Germaine Dulac, de "cinéma pur" ? Cette question impliquerait une réponse affirmative si la pureté signifiait l’absence de technique. Peut-être faut-il affirmer alors que la pureté du cinéma consiste en sa technicité ? Parler de cinéma pur en effet, ce n’est pas interroger ni espérer la possibilité d’un cinéma qui soit dégagé de la matière, et qui n’ait de présence qu’angélique. Loin de l’amenuiser, la ruse technique que le cinéma déploie pour feindre la réalité participe pleinement de sa pureté. Si le réalisme au cinéma procède d’une réduplication de l’impur — dissimulation de l’outillage altérant le réel —, il est aussi ce par quoi le cinéma chemine vers sa spécificité. “ Il doit y avoir un naturalisme du créateur, écrit Georges Lukacs, car sans naturalisme, sans une volonté de créer une réalité, l’œuvre ne peut passer du stade de réalisation abstraite que la forme “pure” induit, à la réalité concrète, figurée. Le naturalisme produit donc une sphère de différence dans le processus artistique, un principe de vouloir artistique qui vise l’élément de réalité de l’œuvre avec une énergie si exclusive que ce projet doit nécessairement avorter pour pouvoir atteindre réellement la fin qu’en définitive il se représente ” (Phénoménologie des comportements créateur et réceptif). La création suppose le naturalisme tout en le refusant. Elle le suppose, car c’est une aspiration au réel qui met en mouvement la réalisation de l’œuvre, et elle le refuse, car l’œuvre ne se confond pas, et ne saurait souhaiter être confondue, avec le naturel qu’elle entend exposer. Pour efficace que soit un film dans la dissimulation du dispositif qu’il met en place au cours de sa réalisation, cette dissimulation ne saurait être si parfaite qu’elle nous fasse oublier que ce qui est donné à voir diffère sensiblement du réel. Impur serait le cinéma qui ne saurait faire voir à chaque instant que les formes qu’il propose, les plus réalistes soient elles, sont de l’ordre de l’image. Le cinéma ne peut atteindre à sa dimension propre que par l’avortement de la tendance, inhérente selon Lukacs à l’activité du créateur, à produire du réel. Le cinéma, aspirant au réalisme, est incapable, pour des raisons matérielles, d’atteindre absolument à sa fin, c'est dans cette incapacité qu'il trouve son sens, et c'est avec elle qu'il doit chercher quels sont ses possibilités les plus fortes. Aussi, des phénomènes comme le grain de l’image, parfois volontairement exacerbés, où l’imperfection du support, qui peut être un moment de la composition, lorsque par exemple des plans d’un film sont tournés en 8 mm, ne sont pas incompatibles avec l’idée d’un cinéma pur.

Le "cinéma pur" est un faire

Lorsque nous interrogeons le sens du cinéma, nous ne pensons donc pas tant à une absence de technique, ni même à une dissimulation de la technique, qu’à une absence d’emprunts aux autres arts. Ce que nous avons en vue, lorsque nous questionnons le cinéma et sa relation au réel, c’est l’éventuelle indépendance de cette pratique en regard des différents arts, et plus singulièrement les littéraires. Est-il possible au cinéma de ne devoir rien aux autres disciplines artistique, de tirer son sens, sa forme et sa matière, de sa seule pratique, sans rien emprunter à ce qui n’est pas lui ? Dans son plaidoyer en faveur de l’adaptation cinématographique, André Bazin a donné à entendre ce qu’il y a de problématique dans cette exigence imposée au cinéma de n’être tourné que vers lui, et de tendre à cette sorte de pureté sans mélange. Qu’il y ait de mauvaises adaptations au cinéma ne signifie pas que les films d’adaptations relèvent d'un genre cinématographique de soi inférieur aux autres. Cela signifie, plus simplement, que certains films ne parviennent pas à se hisser au rang de ce qui est exigé d’un point de vue cinématographique. Qu’un film soit ou non l’adaptation d’un texte qui, dans le roman ou le théâtre, lui pré-existerait, est au fond secondaire. Ce qui importe, c’est que, orienté vers tel texte littéraire, le film soit capable de dire cinématographiquement le réel recouvert par la chose dont le romancier s’est lui-même emparé. Le cinéma en effet n’est pas, comme le film, un résultat, c’est une opération ; il n’est pas un fait, mais un faire, un mode d’exploration du réel qui démultiplie nos possibilités visuelles. “ Le cinéma, souligne Benjamin, en faisant des gros plans sur la réalité, en relevant des détails généralement cachés d’accessoires familiers, en explorant des milieux banals " parvient " à nous ouvrir un champs d’action immense et que nous ne soupçonnions pas (...). Grâce au gros plan, c’est l’espace qui s’élargit ; grâce au ralenti, c’est le mouvement qui prend de nouvelles dimensions ”, en sorte que, faut-il finalement affirmer, "le gros plan fait apparaître des structures complètement nouvelle de la matière ” (L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique). La technique du gros plan nous enseigne que le cinéma a en propre, non pas de se confondre avec la matière, mais de l’approcher d'une façon singulière, afin de dévoiler en elle une dimension qui jusque là ne pouvait pas être manifeste. Fût ce au prix d’une feinte, le gros plan permet de dépouiller la matière pour réveiller en elle des lignes, des courbes, que la dimension immédiate de notre vision ne peut que manquer. S’il en va ainsi, c’est que les relations que les êtres entretiennent entre eux sont déterminantes quant à leur forme. Le gros plan, en détachant une partie d’un tout, le membre d’un corps par exemple, ne montre pas la partie en tant que partie, mais une forme à quoi il ne manque rien, et qui suffit à exprimer l’ensemble sur lequel elle a été découpée. Une main ou une nuque peut être dans plusieurs plans d’un même film ce au moyen de quoi le corps tout entier vient à l’écran. Si le gros plan est réussi, c’est le tout de la personne qui se rassemblera dans la main ou la nuque. C’est en ce sens qu’il y va d’un élargissement de l’espace : la partie la plus minime suffit à exprimer le tout. Et ce qui est vrai ici du gros plan doit être dit de tout cadre, de tout plan, pour autant qu’il résulte d’une composition. Rien de surprenant dès-lors si André Bazin a pu dire que le génie propre au Journal d’un curé de campagne de Bresson est d’avoir su être qualitativement différent du livre de Bernanos, dont il a pourtant conservé tout le caractère littéraire : “ il ne s’agit plus ici de traduire, si fidèlement, si intelligemment que ce soit, moins encore de s’inspirer librement, avec un amoureux respect, en vue d’un film qui double l’œuvre, mais de construire sur le roman le cinéma, une œuvre à l’état second. Non point un film “comparable” au roman, ou “digne” de lui, mais un être esthétique nouveau qui est comme le roman multiplié par le cinéma ”. En explorant le monde propre au roman de Bernanos, Bresson ne pouvait que le conduire à un degré, sinon supérieur, du moins différent, de celui que l’on trouvera dans le livre, car son opération portait sur le visible, et devait, par le truchement de la caméra, en dévoiler des aspects que l’écrivain n’aurait pu voir qu’au cinéma.

On se représente aisément la pureté comme une qualité inaccessible à l’œil nu, secrète, comme le fait d’un être lointain qui aurait une présence ancillaire. La pureté relève d’une transparence, d’une présence diaphane, et donne à voir les êtres en les illuminant de son invisible lumière. Par analogie, il faudrait dire du cinéma, qu'il n’est pas un produit, ni même une catégorie où l’on pourrait reconduire les films, mais une manière qui éclaire le monde au moyen de la subversion, manière parfois inconsciente qui conduit les plans, les cadres, les mouvements et points de vues dans les relations où il trouveront leur pure clarté. Le cinéma est ce qui œuvre dans le film, et fait passer les images à une dimension neuve et proprement cinématographique. Ce sens du cinéma, il est dans Le visage de Karine, d’ Ingmar Bergman. Construit autour d’une série de photographies de sa mère défunte, ce film de Bergman parvient à faire passer les formes du rang d’images photographiques à celui d’images cinématographiques. C’est que la caméra ne se contente pas de les recueillir, mais en explore les surfaces, dessine l’entrelacs des courbes et des lignes qui s’offrent à elle, tout en laissant le cadre des photographies déborder celui des plans. Un excès se produit, qui conduit le regard vers l'intériorité, cela même qui s’absente du visible, sans déserter tout à fait les corps et visages impressionnés, et conduit ces derniers à différer sensiblement d’eux-mêmes. Sans doute fallait-il que se creuse cet écart pour que nous puissions rencontrer leur beauté, par bienveillance assassine, et en être blessés.
Par Rodolphe Olcèse
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Samedi 3 novembre 2007
S’interroger sur la brièveté dans l’art peut sembler au premier abord n’avoir aucun sens. C’est que l’œuvre est à elle-même sa propre mesure, et ne saurait être jugée en regard de quelque critère qui lui serait extérieur et auquel elle devrait obéir. Ou plutôt, elle crée elle-même l’unique critère grâce à quoi elle pourra être observée et dite œuvre d’art. Une œuvre qui, pour être d’art, doit être appréciée en fonction de quelque chose qui ne dépend pas d'elle a en propre de n’en être pas une. Ni courte ni longue, ni petite ni grande, elle a le format que lui impose sa nécessité intérieure. Jean Cocteau a pu en témoigner, dans un texte intitulé “de la mesure” : “Jamais je ne compte mes lignes, jamais mes pages, encore moins mes mots. Lorsque j’écris une pièce, l’acte m’inflige sa courbe. Je peine un peu à la descente. Un déclic m’annonce que c’est la fin. Il ne m’est pas encore arrivé de me dire : “est-ce trop court ?” C’est ce que c’est. Je n’en peut être juge. À l’usage, il se trouve que c’est comme il faut” (La difficulté d’être).
Dans le domaine de l’art, l’objet sait de lui-même signaler qu’il a atteint sa forme définitive. C’est qu’il n’est pas fait seulement par son auteur, mais doit encore procéder d’un mouvement qui, ébranlé par celui-ci, a pourtant commencé en-deça de lui et porte bien au-delà de ses intentions. Il n’y a donc pas à débattre sur le format d’un film, d’un texte ou d’une musique, puisque ces genres d’objets entrent dans le monde de l’art par eux même, au mépris de toute convention, et en vertu d’un achèvement qui se signale, non dans la personne de l’artiste, satisfait ou lassé, mais dans ce qu’il est en train de façonner. C’est dans ce sens que Rilke pouvait affirmer à propos des statuts de Rodin que, si elle représentent des figures humaines avec des membres absents, il ne leur manque pourtant rien. “On est devant elles comme devant un tout, achevé et qui n’admet aucun complément. Le sentiment de l’inachevé ne provient pas seulement de la vue, mais d’une réflexion compliquée, d’une mesquine pédanterie qui nous dit qu’un corps a besoin de bras et qu’un corps sans bras ne saurait être entier, ou ne saurait être en aucune façon”. Le génie de Rodin tient en cela au contraire qu’il a su introduire dans le monde de l’art des mains qui, sans être d’aucun corps, sont pleines et entières. “Il appartient à l’artiste de faire avec beaucoup de choses, une autre, unique, et de la plus petite partie d’une chose, un monde. Il y a dans l’œuvre de Rodin des mains, des mains indépendantes et petites qui, sans appartenir à aucun corps, sont vivantes”. La matière de l’art fait preuve d’une franche indépendance, d’une liberté radicale en regard des lois du monde, en sorte que toute dimension, d’espace et de temps, s’effacent pour ne laisser apparaître que la dimension des œuvres elles-mêmes. Les modes d’exposition de ces dernières suffisent à le confirmer. Pourquoi en effet encadrer une peinture, sinon pour la dégager du lieu depuis lequel nous la contemplons ? Pourquoi projeter un film dans l’obscurité totale, sinon pour le désituer de ce monde qu’en lui nous allons retrouver altéré ? L’œuvre se présente à nous simple, seule, et nue, en nous faisant oublier, le temps où nous la regardons, tout ce à quoi nous pourrions la rapporter.
Karl Philipp Moritz a su insister sur la nécessaire clôture des œuvre. “L’essence du Beau consiste en ceci, qu’une partie devient toujours significative à travers l’autre, et que le Tout devient tel par lui-même — il s’explique lui-même — se décrit lui-même. et n’a donc plus besoin d’aucun éclaircissement ultérieure, hormis la simple indication distincte de son contenu (…). Le beau caché dans le voile de l’existence, semblable à l’étincelle électrique, a lieu partout et sert fréquemment de support aux surfaces les plus détestables — où l’art veut donc exposer le Beau sur une surface, là il doit le développer en totalité, et le dévoiler pour ainsi à partir de soi-même” (La signature du beau). Ce qui fait que l’œuvre n’a ni format ni durée, c’est que, exposant la Beauté, d’elle-même elle décrit son propre espace et sa propre durée, sans que nous ayons à les justifier par après. Ils appartiennent à l’œuvre, et ne sont pas le fait de son auteur, mais de ce qu’il essaie de circonscrire en transformant les objets et la matière dont il se saisit, fut ce au moyen d’une caméra. Le simple minutage d’un film, d’une musique, le nombre de pages d’un livre, voila qui n’a plus aucun sens, puisque le temps de l’œuvre est proposé par elle, et son espacement, relatif à la manière dont la beauté viendra en elle transfigurer le visible. Aussi, de l’œuvre il faut affirmer encore qu’ “elle a un sens, mais qui est tout d’elle, une valeur personnelle et particulière qu’il ne faut pas confondre avec les attributs qu’on lui impose” (Henri Focillon, Vie des formes).
Ne faisant références qu’à elles-mêmes, il faut bien que les œuvres obéissent à un autre régime de temporalité que celui du devenir de notre monde. Cette clôture des œuvres d’arts fait que devant elles nous semblons être témoins de choses soustraites à la temporalité. Si l’objet lui-même, l’objet en tant que support, n’est pas extérieur au devenir ni exempt d’usure, ce qui est beau en lui ne saurait être atteint par le vieillissement ou la disparition. L’ancienneté de l’œuvre ne la rend pas moins belle. La beauté en effet, si elle n’est pas le propre de la jeunesse, appartient à une figure qui se livre sans en appeler aux conditions dans laquelle elle fut produite. The Unknown de Tod Browning n’est pas moins beau du fait que le temps en a creusé la forme, ni du fait de cette inscription de l’usure dans l’œuvre, et qui fait que nous ne saurions voir le film tel qu’il fût lors de ses premiers balbutiements. Cet écart dans le visible, que les méthodes de restauration ou d’entretien des films tendent, sinon à supprimer — comment le pourraient-elles —, du moins à corriger, qu’introduit le temps, le passé de l’œuvre, n’accroît pas la force de cette dernière non plus. Le film nous vient de lui-même, et c’est pour lui que nous le regardons. Peu nous importe qu’il ait ou non héroïquement traversé les ans. Nous oublions, si vraiment nous le regardons, cette ancienneté, et ne voyons finalement qu’un enchaînement de plan et de montage qui, dans leur composition, contribuent à occulter la question de l’historique du film.
C’est en ce sens que Lévinas pouvait affirmer de la statue, comprise comme paradigmatique de l’objet d’art, qu’elle se tient dans un entre temps, et que, dégagée du devenir des êtres, elle feint de participer de l’éternité. “La statue réalise le paradoxe d’un instant qui dure sans avenir. L’instant n’est pas réellement sa durée. Il ne se donne pas ici comme élément infinitésimal de la durée — instant d’un éclair — il a, à sa façon, une durée quasi éternelle”. Même lorsque l’œuvre semble procéder de la brièveté, elle ne saurait dissimuler le fait que, dans l’instant, elle dure autrement que le temps. C’est que c’est la brièveté de l’œuvre qui dure, et non sa brièveté qui est une durée. Une photographie, une peinture ou une statue ne sont rien d’instantané, elles sont un instant retenu qui dure au delà de toute limite. Et Lévinas de poursuivre : “À l’intérieur de la vie ou plutôt de la mort de la statue, l’instant dure infiniment : éternellement Laocoon sera pris dans l’étreinte des serpents, éternellement la Joconde sourira. Eternellement l’avenir qui s’annonce dans les muscles tendus de Laocoon ne saura devenir présent. Eternellement le sourire de la Joconde qui va s’épanouir ne s’épanouira pas” (La réalité et son ombre). La brièveté de l’objet, parce qu’elle est impliquée dans un entre-temps, où le temps a perdu sa caractéristique propre, procède d’une dissolution de toute forme d’instantanéité, et s’apparente à l’éternité. Plus rien de bref, mais des instants qui s’étirent durablement, des instants qui toujours ajournent l’instant de leur évanescence. La brièveté dans l’art est un temps court, parfois très court, qui pourtant ne passe pas, ni ne s’évanouit. Dans ce sens, Cocteau encore a pu souligner que la Beauté, par quelque ruse enivrante, fait s’éterniser la nature. “La beauté, dans l’art, est une astuce qui l’éternise” (La difficulté d’être). Et si cette astuce emprunte les chemins de la brièveté, c’est pour faire tomber les différences entre les durées. L’œuvre a le format qu’elle doit avoir pour s’exposer et “éterniser” le temps de son exposition. Il n’y a pas de films brefs, mais des films dont la nécessité et la beauté propres ont conduit au métrage qu’ils devaient avoir.
Si l’instant n’est pas et ne peut être dans les dimensions de l’art, si les objets d’art ont en propre de subvertir le sens de la durée en retenant le temps, faut-il pour autant renoncer a évoquer la brièveté et ne plus en prononcer le mot ? N’y a-t-il rien de bref dans les films que nous voyons, les musiques que nous écoutons ou les livres que nous lisons ? S’il n’y a pas de films brefs, mais simplement des films, bref est le moment par où le film nous ouvre les yeux. Car cet achèvement, qui engendre en l’œuvre une temporalité qui nous est à la fois familière et étrangère, installe celle-ci dans une dimension d'extériorité par rapport à nous, à notre expérience du monde et des êtres qui le peuplent. Et c’est précisément cette position singulière de l'œuvre qui fait qu’elle peut être pour nous un véritable événement. Nous n’allons pas voir un film parce qu’il est beau, mais, le regardant, nous nous exposons, parfois malgré nous, à la beauté à laquelle il ouvre un accès. C’est cette beauté qui, insoupçonnée, peut nous venir, si brièvement que nous sommes pris de cours et dessaisis de nous-mêmes, et finalement investis par devers nos attentes et nos espoirs. Comment une telle rencontre ne serait-elle pas brève, qui doit nous bouleverser, c’est-à-dire de quelque façon nous blesser, nous traverser, et, avec la fulgurance de l'éclair, introduire en nous une fracture irréparable ?

Texte paru dans Une encyclopédie du court métrage français, Yellow Now, 2004
Par Rodolphe Olcèse
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Publications

Publication de textes en vers et en prose via le projet Virgule. Membre du comité éditorial de la revue étoilements. Participation régulière à la rédaction de la revue Bref. Rédaction de plusieurs entrées d'Une encyclopédie du court métrage français. Depuis peu, participation à des revues littéraires.

Filmographie

1/ I Wanna Be Your Rom (Une approche), co-réalisé avec Guillaume Tisseyre (2003)
2/ Tziganes (Une rencontre), co-réalisé avec Guillaume Tisseyre (2003)
3/ Danser (Un épuisement) (2004)
4/ Dimanche (2004)
5/ Tombe (2005)
6/ The Party (2005)
7/ "Un soleil d'où procède cette éclatante lumière" (2006)
8/ Depuis cette catastrophe intérieure (2006)
9/ m'essouffle (2007)
10/ "On était là. On sera ici. Rien ne change" (2009)

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