Edito
Editorial (extrait)
Le n° cinq d'étoilements paraît ces prochains jours. Pour vous le procurer, cela se passe ici.
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Edito
Le retard est-il toujours — pour celui qui le provoque ou pour celui qui le subit — un dommage ? Qu’il vienne semer le trouble dans nos emplois du temps révèle que
nous ne sommes pas maîtres de notre temps, et que nous devons aussi composer avec l’imprévisible. Or, précisément, le retard peut avoir cette vertu de rendre imprévisible celui ou celle que nous
attendons. De proche en proche, en introduisant une brèche dans la série de nos prédictions, en éveillant une attention qui est à la fois crispée, sur le qui vive, et dans une présence imposée à
tout ce qui est là et que nous n’attendons pas, il permet aux événements les plus simples qui font notre environnement de se montrer sous un jour nouveau, et parfois de se montrer tout court.
C’est sous signe de l’attente que le retard est d’abord envisagé. Raphaël Bassan le met en évidence à partir de Still d’Ernie Gehr, en exposant le processus de réalisation du film
: en retard sur ses aspirations de cinéaste, un jeune salarié de la Film-Makers’ Cooperative de New York se laisse surimpressionner par le temps qui passe. Gabriela Trujillo prolonge cette
question du cinéma comme impression de l’attente en évoquant un film arrivé trop tard pour aboutir vraiment. D’autres films sont rencontrés dans ce numéro :Avant que ne se fixe de
Fabrice Lauterjung, Entrées de secours de Jérôme de Missolz ou encore Rêves américains 3 de Moira Tierney.
C’est une joie également d’accueillir un nouveau morceau de poésie visible composé de concert par Graeme Thomson et Silvia Maglioni, et de donner à lire quelques vers de Raphaël Soatto, qui
posent ce paradoxe d’un avant du temps, qui pour ne pouvoir être recherché que dans le temps, ne saurait être que traqué sans fin.
Nous nous sommes par ailleurs emparés de cette question du retard pour publier un texte qui aurait dû paraître dans le numéro deux, et qui n’a pu y figurer pour cause d’inachèvement. Un retard en
acte donc, qui nous donne aussi quelque chose à entendre de ce qui s’ouvre dans toute attente. Un second retard délibéré vous est offert dans l’annonce d’une exposition qui a eu lieu le mois
dernier à Pantin. Nous avons voulu profiter de cet événement passé pour recevoir une intervention de l’atelier de la Zone Opaque, premier temps d’un geste qui pourrait se continuer dans les
prochains numéros, si nos agendas respectifs nous permettent, comme le dit cette expression horrible, de tenir les délais.
Rodolphe Olcèse
Sommaire
La fenêtre du coopérateur. De la méditation naît le sublime (ou quelques «couplets» sur le film Still d’Ernie Gehr) par Raphaël Bassan / De l’attente, de l’oubli et de
l’abjuration : le film de Monelle par Gabriela Trujillo / L’avant du temps par Raphaël Soatto Texte pour étoilements / deux, inachevé par Catherine Bareau /
«L’image, instable, s’établit». A propos de Avant que ne se fixe de Fabrice Lauterjung par Violeta Salvatierra / Too late blues par Graeme Thomson & Silvia Maglioni /
JdM, Entrées de secours par Rodolphe Olcèse / Drames. À propos de Rêves américains numéro 3 de Moira Tierney et autres sommeils transatlantiques par Orlan
Roy / Zone Opaque
Editorial
Eux.
Ils sont des milliers, des millions. Légion. Ils avancent, comme un seul homme, ou plutôt comme une seule meute, sans chef apparent, sans cerveau directeur, mus par une sorte d’instinct qui les pousse inexorablement vers ce que les autres, auquel appartient celui qui les observe, imaginent être un but. Mais de but, ils n’en ont point. Leur trajet, comme celui d’une rivière, creuse son propre lit. Sont-ce les vents — propices, contraires — qui leur impriment telle ou telle direction ? Suivent-ils un mobile primordial, les entraînant dans son mouvement sans commencement ni fin ? Ou errent-ils au hasard, portés par une nécessité impossible à signifier ? Quelle que soit la puissance qui les caractérise, elle semble, véritable corne d’abondance, être une source intarissable. Sa constance n’a d’égale que son intensité.
Il serait bien vain de chercher le moindre individu dans ce flux. Et pourtant, l’observateur sus-cité semble repérer ici un corps, là un autre. Il lui semble même qu’il peut les suivre, un peu comme on tient prisonnier de son regard les vagues à la surface des flots, les isolant du fait même. Il y parvient, mais un temps seulement : car, très vite, ces corps individualisés par l’œil du voyeur retournent au flot ininterrompu duquel ils ont été, artificiellement, arrachés. Car les corps qui composent cette meute, les organes qui composent ce tout, ne se laissent guère individualiser, et de singularité ils n’ont que dans la perte de celle-ci au sein de ce « corps sans organes », comme diraient les deux autres reprenant le terme d’un troisième.
Mais advient un événement : un obstacle se dresse sur la piste qu’ils tracent. Voulu ou non, prémédité ou pas, il se pose comme un barrage face aux flots qui semblent ne jamais devoir baisser en force. Qu’est-il ? Peu importe. Une chose est sûre : il est comme un grain de sable qui grippe le mécanisme parfait du mouvement fluide et continu de ce flux, et, en tant que tel, il est individualisable — c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’est pas eux. L’intéressent-t-ils ? Il ne semble pas. C’est du moins ce que déduit, de la hauteur où il se trouve, l’observateur de l’action qui, sous ses yeux, se déroule : car le flux se divise, pour contourner l’obstacle, formant deux lignes, comme une patte d’oie, qui tout en restant néanmoins homogènes se rejoignent en aval de l’individu. Mais si la plupart des vagues ne considèrent même pas cet accident, quelques corps (une analyse mathématique aurait peut-être pu prévoir lesquels) semblent néanmoins profiter de cet inattendu pour quitter le groupe — c’est ainsi en tout cas, au sein de leur subjectivité naissante, que ces nouveaux individus conçoivent cette masse de laquelle ils proviennent. Seuls, perdus, leurs mouvements, pourtant dirigés par une tête, ont néanmoins l’air erratique, confus, hasardeux. Leurs corps hésitent, tracent des chemins complexes dont la linéarité laisse à désirer.
Apeurés, ils semblent se chercher les uns les autres, semblent se voir, puis se reconnaître.
Petit à petit, leurs pas se font plus sûrs, leurs routes plus logiques.
Ils lèvent la tête et voient, enfin, le voyeur.
Le flux est déjà loin.
Eux, ce sont les morts-vivants. Mais peut-être pensiez-vous à autre chose ?
Le n°58 de
Turbulences vidéo vient de paraître. Il est disponible au format pdf ici.