Mercredi 5 septembre 2007
Depuis cette catastrophe intérieure
Depuis cette catastrophe
intérieure, celle que, pour une fois, je n’ai pas inventée, depuis ce séjour à l’hôpital, ou, pour être plus précise, depuis cette marche dans le désert qui m’a vu être en chute, c’est comme si
j’étais changée, changée pour une bonne part, comme si je m’étais affinée (ce que mon corps semble traduire), depuis cette marche dans le désert, je me suis affinée et même transformée,
métamorphosée, au point que je semble connaître un destin identique au papillon, qui avant d’être tel, était une chrysalide, immobile, rigoureusement, et moi, je me souviens d’avoir été si commune
qu’il était pour ainsi dire impossible de me distinguer du genre humain, de l’humanité en général, au mieux, les personnes qui me voyaient et me connaissaient pouvaient dire de moi que j’appartiens
au genre humain, et combien de fois me suis-je entendue dire, toi, toi jeune Pierrette, tu appartiens selon toute vraisemblance au genre humain, il ne faut pas que tu en doutes, me disaient-ils, et
moi, je ne devais pas en douter comme si précisément cela était douteux, comme si, pour qu’il soit indubitable que j’appartiens bien à ce genre, il fallait que me soit dite cette chose
épouvantable, il fallait que me soit dit que je suis un cas, comme un autre, du genre humain, que cela est indubitable, ainsi que je dois le croire, et moi dans ma tête, je ne pouvais m’empêcher de
penser que si je devais le croire, c’est que cela était douteux, invraisemblable, absurde, et dans ma tête je me disais que les gens, m’apercevant de près ou de loin, me fréquentant de près ou de
loin, les gens proches ou lointains avaient le sentiment de voir le genre humain, en me regardant passer, ils se disaient ‘‘tien, passe le genre humain’’, si bien que, si quelqu’un avait souhaité
de tout son coeur méchant et diabolique supprimer le genre humain, il aurait pu le faire juste en me supprimant moi, il aurait dit ‘‘tien, voilà le genre humain’’ et dirigeant son pistolet sur moi
il aurait tiré et le genre humain aurait pour ainsi dire disparu, quand je me serais effondrée dans mon propre sang et dans le sang du genre humain
mais être ainsi le genre
humain, c’est ne pas lui appartenir, et si moi-même je suis le genre humain, je ne lui appartiens pas, je ne suis pour ainsi dire pas un homme, ou une femme, semblant être tous les hommes à la
fois, les hommes, les femmes et les enfants, les étant tous à la fois, ensemble, je semble être plus qu’un homme, et je dis homme pour les besoins de la grammaire, mais je sais bien que je suis une
fille, et même déjà une femme, je semble être plus qu’un homme mais en fait je suis infiniment moins, infiniment moins, je suis plus en quantité mais moins en qualité, et même, en qualité, je suis
sur un autre plan d’existence, je suis proche de la nullité, je suis, étant le genre humain, tellement générale que je ne suis presque rien, je suis une idée tout au plus, et voila donc ce qu’avant
la marche dans le désert qui m’a vu chuter, voila donc ce que j’étais, une idée, les gens me côtoyant fréquentaient une idée, c’est pour cela que la ressemblance avec le genre humain était si
frappante, j’avais bien un nom à moi, un prénom et un nom de famille, mais c’est tout, et encore, ceux-ci sont tels que l’on pourrait croire qu’ils n’ont rien de nominatif, parce qu’ils sont aussi
des noms communs, en plus d’être des noms propres, ils sont très communs, et ainsi, j’avais un nom et c’est tout, comme toute personne qui relève du genre humain, j’avais un nom et c’est tout,
j’étais l’extrême médiocrité, je pouvais marcher certes, mais ni plus ni moins que le genre humain, et des aventures, pour en avoir, il fallait que je me les invente
si ce n’est pas être idéel ça, si ce n’est pas être un personnage de littérature, j’étais capable de marche mais ni plus moins que le genre humain, et en vérité, il était impossible de me
rencontrer dans le monde vrai, le monde changeant du devenir, moi, j’étais idéelle et donc dans la séparation du monde vrai, et encore, même idéelle, je n’avais pas grand-chose pour moi, j’étais
une larve, une véritable larve, et pareille à la chrysalide, j’étais immobile, fixe et incapable de mouvement, et j’aurais pu rester ainsi, inchangée, pendant toute une éternité, et pas une
éternité provisoire, mais une éternité définitive, une éternité longue comme le supplice de l’enfer et le supplice de la damnation, une éternité longue comme le séjour dans le royaume de l’ange
déchu et tombé de la droite du Père, j’aurais pu être une idée pour toujours, une larve pour toujours, et grâce à Dieu, grâce à Dieu la vie m’a été favorable
et au lieu d’être une idée éternelle, une larve pour toujours, j’ai été un papillon ensuite d’avoir été une chrysalide, ce qui veut dire que j’ai connu une métamorphose, le simulacre est devenu
organique, ce qui n’est pas rien, je suis devenu quelque chose de concret dans le monde vrai, et maintenant, les gens ne me confondent plus avec le genre humain, Jean de Mont par exemple, avec qui
j’ai eu l’histoire d’un amour éternel et provisoire à la fois, concret, il n’a pas par exemple introduit le genre humain dans le partage de la jouissance, mais une jeune fille déterminée et
concrète et vraie, et j’en veux pour preuve la déchirure qu’il a dû m’infliger pour, si je puis m’exprimer ainsi, me partager dans la jouissance
il faut bien que j’ai cessé
d’être le genre humain pour devenir quelque chose qui appartient au genre humain, un homme pris au sens large, et plus spécialement une femme, une femme, sa nudité déchirée, offerte à Jean de Mont
dans le partage de la jouissance, et donnée en peinture, vue en peinture et peinte par un oeil unique amoureux triste à présent d’être resté en arrière de moi, malheureux d’être par moi abandonné,
pas abandonné par le genre humain, ni par une personne idéelle, mais par moi très concrète et très vraie, offerte déchirée et nue à son regard de peintre, il faut bien que j’ai cessé d’être le
genre idéel humain pour devenir cette femme nue déchirée, il faut bien que de nymphe immobile que j’étais je sois devenue un papillon, ce papillon très vrai et très concret qui abandonne un homme
cruellement après l’avoir aimé sincèrement, et après avoir connu avec lui sa première expérience d’amour érotique, c’est-à-dire charnel et même très charnel, et aussi sa première expérience d’amour
platonique, parce que tout de même, ce papillon que je suis devenu, il a pris conscience très vite que l’amour érotique est une véritable dépense d’énergie, n’est rien de reposant, et que l’amour
érotique est tout l’inverse de la rigoureuse économie d’énergie qui m’est imposée, et ce pour toute la durée de ma convalescence, si bien qu’il me faut préférer, au moins pendant la durée de ma
convalescence, l’amour platonique à l’amour érotique, et choisir provisoirement entre tous les amours possibles, le plus platonique, et donc préférer un amour idéel au charnel, comme quoi j’ai
toujours quelque chose d’idéel, comme si une aile du papillon que je suis devenue était restée chrysalide, empêtrée dans la larve, comme si quelque chose de moi était demeuré larvaire mais je ne
sais pas quoi, comme s’il y avait en moi un je ne sais quoi de larvaire,
j’ai la tête qui tourne, j’ai le vertige, je suis encore un rien idéelle et pourtant j’ai le vertige, ce qui veut dire sans doute qu’au sortir de ma convalescence, je n’aurais plus rien en moi
d’idéel, et que je pourrais préférer, d’entre tous les amours possibles, non pas le plus platonique, mais bien le plus érotique, et j’en rougis d’avance, je rougis à l’idée des expériences qui
m’attendent si d’entre tous les amours je me livre au plus érotique, et quelle damnation aussi s’il y a un Dieu, ce dont je ne suis pas encore assurée (...)
Par Rodolphe Olcèse
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